Page:Sand - Le Péché de Monsieur Antoine, Pauline, L’Orco, Calman-Lévy, 18xx, tome 1.djvu/244

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que c’est à propos d’un chevreuil, que vous avez rompu une amitié de vingt ans. Un de ces animaux, que vous apprivoisiez pour votre amusement, se serait échappé de votre garenne, et M. de Châteaubrun l’ayant rencontré à peu de distance de chez vous, aurait commis l’étourderie de le tuer. C’eût été une grande étourderie, il est vrai, puisqu’il n’y a point de chevreuils dans ce pays-ci, et qu’il devait supposer que celui-là était un de vos favoris ; mais M. de Châteaubrun a toujours été fort distrait, et vraiment ce n’est pas là un défaut qu’on ne puisse pardonner à un ami.

— Et qui vous a raconté cette histoire ? Lui, sans doute ?

— Il ne s’est jamais expliqué avec moi ni devant moi : c’est Jean, le charpentier, encore un homme dont vous ne voulez pas entendre parler, quoique vous ayez été généreux envers lui, qui m’a dit n’avoir jamais connu entre vous deux d’autre motif de mésintelligence.

— Et de qui tenait-il cette belle explication ? de la servante de la maison, sans doute ?

— Non, monsieur le marquis. La servante ne parle pas plus de vous que le maître. Ce que je viens de vous dire est une histoire accréditée parmi les paysans.

— Et le fond de l’histoire est vrai, reprit M. de Boisguilbault après une longue pause, qui parut le calmer entièrement. Pourquoi vous en étonneriez-vous, Émile ? Ne savez-vous pas qu’il ne faut qu’une goutte d’eau pour faire déborder un lac ?

— Et si votre lac d’amertume n’était rempli que de pareilles gouttes d’eau, comment ne voulez-vous pas que je m’étonne de votre susceptibilité ? Je ne vois chez M. de Châteaubrun d’autre défaut qu’une sorte d’inertie et d’irréflexion continuelle. Si c’est une suite de distractions et de gaucheries qui vous a rendu sa présence insupportable,