Page:Sand - Le Péché de Monsieur Antoine, Pauline, L’Orco, Calman-Lévy, 18xx, tome 1.djvu/265

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une vraie commune si je pouvais. Mais j’essaierais en vain, j’échouerais. Et vous aussi, peut-être !

— Qu’importe ?

— Voici le cri généreux et insensé de la jeunesse : qu’importe de succomber pourvu qu’on agisse, n’est-ce pas ? On cède à un besoin d’activité, et l’on ne voit pas les obstacles. Il y en a pourtant, et savez-vous le pire ? c’est qu’il n’y a point d’hommes. En ce sens, votre père a raison d’invoquer un fait brutal, mais encore tout puissant. Les esprits ne sont pas mûrs, les cœurs ne sont pas disposés ; je vois bien de la terre et des bras, je ne vois pas une âme détachée du moi qui gouverne le monde. Encore quelque temps, Émile, pour que l’idée éclose se répande : ce ne sera pas si long qu’on le croit ; je ne le verrai pas, mais vous le verrez. Patience donc !

— Eh quoi ! le temps fait-il quelque chose sans nous ?

— Non, mais il ne fera rien sans nous tous. Il est des époques où l’on doit se consoler de ne pas pratiquer, pourvu qu’on instruise ; puis vient le temps où l’on peut faire à la fois l’un et l’autre. Vous sentez-vous de la force ?

— Beaucoup !

— Tant mieux !… Je le crois aussi !… Eh bien, Émile, nous causerons un jour… bientôt peut-être, à ma première fièvre, quand mon pouls battra un peu plus vite qu’aujourd’hui. »

C’est dans de tels entretiens qu’Émile trouvait la force de subir les heures qu’il ne pouvait passer auprès de Gilberte. Il manquait bien quelque chose à son amitié pour M. de Boisguilbault : c’était de pouvoir lui parler d’elle et de lui dire son amour. Mais l’amour heureux a quelque chose de superbe, qui se passe assez bien de l’avis des autres, et le temps où Émile sentirait le besoin de se plaindre et de chercher un appui contre le désespoir n’était pas encore venu pour lui.