Page:Sand - Le Péché de Monsieur Antoine, Pauline, L’Orco, Calman-Lévy, 18xx, tome 1.djvu/266

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En quoi donc consistait son bonheur ? Vous le demandez ? D’abord il aimait, cela suffit presque à qui aime bien. Et puis, il savait qu’il était aimé, quoiqu’il n’eût jamais osé le demander et qu’on eût encore moins osé le lui dire.

Le nuage, cependant, se formait à l’horizon, et bientôt Émile devait sentir l’approche de l’orage. Un jour Janille lui dit, comme il quittait Châteaubrun : « Ne venez pas de trois ou quatre jours ; nous avons affaire dans les environs, et nous serons absents. » Émile pâlit : il crut recevoir son arrêt, et il eut à peine la force de demander quel jour la famille serait de retour dans ses pénates. « Eh mais ! dit Janille, vers la fin de la semaine, peut-être. D’ailleurs il est probable que je resterai ici : je ne suis plus d’âge à courir les montagnes, et vous saurez bien venir me demander en passant si M. Antoine et sa fille sont de retour.

— Vous me permettriez donc bien de vous rendre ma visite ? dit Émile en s’efforçant de sourire pour cacher sa mortelle angoisse.

— Pourquoi non, si le cœur vous en dit ? reprit la petite vieille en se rengorgeant d’un air où l’ombrageux Émile crut voir percer un peu de malice. Je ne crains pas que cela me compromette, moi ! »

« C’en est fait, pensa Émile. Mes assiduités ont été remarquées, et quoique M. Antoine ni sa fille ne s’avisent encore de rien, Janille s’est promis de m’expulser. Elle a ici un pouvoir absolu, et le moment de la crise est arrivé. »

« Eh bien, mademoiselle Janille, reprit-il, je viendrai vous voir demain, j’aurai grand plaisir à causer avec vous.

— Comme ça se trouve, dit Janille : moi aussi, j’ai envie de causer ! Mais demain j’ai du chanvre à cueillir, je compte sur vous après-demain seulement. C’est entendu,