Page:Saussure - Cours de linguistique générale, éd. Bally et Sechehaye, 1971.djvu/306

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rait-on admettre du moins qu’un idiome appartient en propre à une race et que, s’il est parlé par des peuples allogènes, c’est qu’il leur a été imposé par la conquête ? Sans doute, on voit souvent des nations adopter ou subir la langue de leurs vainqueurs, comme les Gaulois après la victoire des Romains ; mais cela n’explique pas tout : dans le cas des Germains, par exemple, même en admettant qu’ils aient subjugué tant de populations diverses, ils ne peuvent pas les avoir toutes absorbées ; pour cela il faudrait supposer une longue domination préhistorique, et d’autres circonstances encore que rien n’établit.

Ainsi la consanguinité et la communauté linguistique semblent n’avoir aucun rapport nécessaire, et il est impossible de conclure de l’une à l’autre ; par conséquent, dans les cas très nombreux où les témoignages de l’anthropologie et de la langue ne concordent pas, il n’est pas nécessaire de les opposer ni de choisir entre eux ; chacun d’eux garde sa valeur propre.

§ 2.

Ethnisme.

Que nous apprend donc ce témoignage de la langue ? L’unité de race ne peut être, en elle-même, qu’un facteur secondaire et nullement nécessaire de communauté linguistique ; mais il y a une autre unité, infiniment plus importante, la seule essentielle, celle qui est constituée par le lien social : nous l’appellerons ethnisme. Entendons par là une unité reposant sur des rapports multiples de religion, de civilisation, de défense commune, etc., qui peuvent s’établir même entre peuples de races différentes et en l’absence de tout lien politique.

C’est entre l’ethnisme et la langue que s’établit ce rapport de réciprocité déjà constaté p. 40 : le lien social tend à créer la communauté de langue et imprime peut-être à l’idiome commun certains caractères ; inversement, c’est la