Page:Say - Chailley - Nouveau dictionnaire d’économie politique, tome 1.djvu/14

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n’ont été remuées, jamais plus d’idées justes et de critiques pénétrantes n’ont été lancées dans le monde. Mais l’école allemande, qui avait pendant quarante ans ignoré le positivisme français, n’a, cette fois encore, de l’œuvre de nos maîtres, presque rien retenu. Elle s’est lancée à l’aventure dans la reconstitution de la science et, dès les premiers pas, s’est fourvoyée. Au lieu de prendre comme point de départ les théories reçues jusqu’alors, lesquelles, on n’ose pas le nier, renferment une très grande part de vérité, — au lieu de rechercher par où ces théories pouvaient pécher, elle a rejeté en masse tout un corps de doctrines, non pas parce qu’il était démontré faux ou seulement erroné, mais parce qu’il ne répondait pas, parce qu’il faisait obstacle à certaines aspirations.

L’école allemande, si l’on examine ses doctrines de haut, est une et homogène. Et néanmoins cette école a traversé deux phases distinctes, et l’on peut, sans trop d’inexactitude, dire qu’il y a une ancienne école et une nouvelle école économique allemande. Ce qu’elles ont de commun, c’est le respect, c’est le culte de l’État, ou plutôt du Pouvoir, quel qu’il soit. L’Allemagne n’a jamais été romanisée ; elle a, presque sans interruption et presque jusqu’à nos jours, gardé intactes ses institutions propres, et notamment ses organisations communales, ses associations, ses corporations, etc. Elle n’a donc pas été, comme les Latins, portée invinciblement vers l’individualisme ; loin de là, elle y répugnait. La notion de l’État était profondément en elle, et par là elle se trouvait en quelque sorte destinée à la répandre dans le monde, comme elle fait aujourd’hui. Mais avant de commencer cette prédication, il lui fallait renverser un obstacle puissant. L’économie politique a pris naissance en France et en Angleterre. Au siècle dernier et pendant une partie de celui-ci, le prestige de ces deux nations était immense et la fascination que les écrivains et les savants allemands exercent aujourd’hui, ce sont les nôtres et les Anglais qui l’exerçaient alors, même au delà du Rhin. Aussi dans l’ancienne école économique allemande rencontret-on, à côté de purs représentants de la doctrine germanique de l’Étatisme, des représentants nombreux et remarquables de l’individualisme sous toutes ses formes. Mais du jour où l’Allemagne, après la Prusse, prit en Europe une place grandissante, et qui plus tard devint prépondérante, elle échappa à notre influence scientifique comme à notre influence politique et revint à ses théories et à ses aspirations traditionnelles. Dans l’ordre économique, les représentants de l’individualisme ne laissèrent guère d’héritiers, et, grâce à leur disparition presque complète, on peut dire qu’il se forma alors comme une nouvelle école allemande.

La nouvelle école allemande est donc née il y a environ une quarantaine d’années ; mais elle ne fait guère parler d’elle que depuis vingt ans. Or, il y a vingt ans, deux faits considérables se produisirent. L’unité allemande une fois constituée, deux puissances entrèrent en scène d’une part, le parti socialiste, que Marx venait (1867) d’armer pour la lutte, devenu d’ailleurs formidable par l’explosion soudaine de l’industrie allemande et ne redoutant plus, au lendemain des triomphes militaires, d’être accusé de lèse-patrie, voulut jouer un rôle dans les affaires du pays ; et, d’autre part, le prince de Bismarck, créateur de l’Al-