Page:Schopenhauer - Éthique, Droit et Politique, 1909, trad. Dietrich.djvu/148

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Cette difficulté déjà grande en elle-même est encore doublée par les romans, qui représentent un état de choses et un cours d’événements humains n’existant pas dans la réalité. Or, la jeunesse accepte ces idées-là avec sa crédulité habituelle, et elles deviennent une part de son esprit. Ainsi, à la place d’une ignorance simplement négative, on a tout un tissu de fausses présuppositions, erreur positive qui déconcerte ensuite jusqu’à l’école de l’expérience elle-même, et fait apparaître ses enseignements sous un faux jour. Si, auparavant, le jeune homme marchait dans les ténèbres, il est maintenant égaré encore par des feux-follets. La jeune fille l’est souvent encore plus. Les romans ont créé chez eux toute une fausse vue de l’existence et éveillé des attentes qui ne peuvent être remplies. Ceci exerce très fréquemment la plus fâcheuse influence sur leur vie entière. A ce point de vue, ceux qui dans leur jeunesse n’ont pas trouvé le temps ou l’occasion de lire des romans, comme les ouvriers, par exemple, ont un avantage décidé. Il y a peu de romans à excepter de ce reproche, ou qui aient, surtout, un effet opposé. Citons au premier rang Gil Blas et les autres œuvres de Le Sage (ou plutôt leurs originaux espagnols), puis le Vicaire de Wakefield, et une partie des romans de Walter Scott. Don Quichotte peut être regardé comme une démonstration satirique en règle de l’erreur à laquelle je fais ici allusion.