Page:Schopenhauer - Éthique, Droit et Politique, 1909, trad. Dietrich.djvu/157

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un service analogue, c’est que, instinctivement, nous sommes plus enclins à l’espérance qu’à l’inquiétude. C’est ainsi que nos yeux se tournent d’eux-mêmes vers la lumière et non vers les ténèbres.

Espérer, c’est confondre le désir d’un événement avec sa probabilité. Mais peut-être pas un seul homme n’est-il affranchi de cette folie du cœur, qui dérange pour l’intellect l’estimation exacte de la probabilité à un degré tel, qu’il en vient à regarder une chance sur mille comme un cas très possible. Et cependant un événement malheureux sans espoir ressemble à la mort brusque, tandis que l’espoir, toujours désappointé et toujours vivace, est comme la mort à la suite d’une lente torture[1].

Celui qui a perdu l’espérance a aussi perdu la crainte : c’est le sens du mot « désespéré ». Il est naturel pour l’homme de croire ce qu’il désire, et de le croire parce qu’il le désire. Si cette particularité bienfaisante de sa nature vient à être déracinée par des coups durs et répétés du destin, et s’il en arrive à croire, au rebours, que ce qu’il ne désire pas arrivera, et que ce qu’il désire n’arrivera jamais, précisément parce qu’il le désire, il se trouve dans l’état qu’on a nommé le « désespoir ».

Que nous nous trompions si souvent au sujet des

  1. L’Espérance est un état auquel tout notre être, c’est-à-dire volonté et intellect : celle-là, en désirant son objet : celui-ci, en le supputant comme vraisemblable. Plus forte est la part du dernier facteur et plus faible celle du premier, et mieux l’espérance s’en trouve; dans le cas inverse, c’est le contraire.