Page:Schopenhauer - Éthique, Droit et Politique, 1909, trad. Dietrich.djvu/165

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en même temps quelque chose, et qu’en conséquence nous nous réjouissons et nous attristons en même temps du même événement. Si nous devons, par exemple, subir sur n’importe quel terrain une épreuve décisive de laquelle il est très important pour nous de sortir victorieux, nous souhaitons et nous redoutons en même temps le moment de sa venue. Apprenons-nous, tandis que nous l’attendons, que ce moment est ajourné, cela nous réjouira et nous affligera à la fois ; car la chose, d’une part, contrarie nos vues, et, de l’autre, nous soulage un instant. Il en est de même quand nous attendons une lettre importante, décisive, qui ne vient pas.

En pareil cas, deux motifs différents agissent en réalité sur nous : un plus fort, mais éloigné, — le désir de soutenir l’épreuve, d’arriver à une solution ; et un plus faible, mais rapproché, le désir d’être laissé pour l’instant en repos, et conséquemment en jouissance ultérieure de l’avantage que l’état d’incertitude bercée d’espoir a sur l’issue malheureuse possible. Il se produit donc ici au moral ce qui se produit au physique, quand, dans notre champ visuel, un objet petit, mais rapproché, couvre un objet plus grand, mais éloigné.

La’’raison’’aussi a droit à être qualifiée de’’prophète’’: elle nous présente en effet l’avenir, comme résultat et effet de notre conduite actuelle. Elle se prête donc par là à nous tenir en bride, quand les appétits de la volupté, les transports de la colère ou les incitations de la cupidité veulent nous induire à des actes que nous regretterions plus tard.