Page:Schopenhauer - Éthique, Droit et Politique, 1909, trad. Dietrich.djvu/95

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de manière à fonder le droit au moyen de la force, c’est le problème que doit résoudre l’art politique. Et c’est un problème difficile. On le reconnaîtra, si l’on songe quel égoïsme illimité loge dans presque chaque poitrine humaine, égoïsme auquel s’ajoute le plus souvent un fonds accumulé de haine et de méchanceté, de sorte qu’originellement le (l’inimitié) l’emporte de beaucoup sur la (l’amitié). Et il ne faut pas oublier que ce sont de nombreux millions d’individus ainsi constitués qu’il s’agit de maintenir dans les limites de l’ordre, de la paix, du calme et de la légalité, tandis qu’originellement chacun a le droit de dire à l’autre : « Ce que tu es, je le suis aussi » . Ceci bien pesé, on est en droit de s’étonner que les choses de ce monde aillent en somme d’une marche aussi tranquille et pacifique, équitable et réglée, que nous les voyons aller ; c’est la machinerie de l’État qui seule produit ce résultat.

Ce n’est en effet que la force physique qui peut agir directement ; constitués comme ils le sont en général, c’est pour elle seule que les hommes ont du sens et du respect. Si, pour s’en convaincre par expérience, on supprimait toute contrainte et si on leur représentait de la façon la plus claire et la plus persuasive ce qui est seul raisonnable, juste et bon, mais contraire à leurs intérêts, on ne constaterait que l’impuissance des seules forces morales, et la réponse serait le plus souvent un rire de mépris. C’est donc la force physique seule qui est capable de se faire respecter. Or, cette force réside originellement dans la masse, où elle est associée à l’ignorance, à la stupidité et à l’injustice. La première tâche de l’art politique, dans des conditions