Page:Scientia - Vol. IX.djvu/419

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


qui est demeurée un pays autonome jusqu’à présent) ; il devient au Caucase la langue commune ; il progresse dans l’Asie centrale et surtout en Sibérie. Mais personne n’a étudié de près la marche de ces phénomènes. Les faits sont du reste différents suivant les régions : en Sibérie, il s’agit surtout de colonisation, et le russe est porté par des paysans. Au Caucase, au contraire, il s’agit de civilisation ; c’est par l’école, par le gymnase, par l’Université, et aussi par l’armée, par l’administration, par les chemins de fer, par les exigences des affaires, qui se font en russe, que le russe est porté ; la bourgeoisie arménienne ne parle plus que russe, alors que la population rurale arménienne ne parle encore que l’arménien ; dans une grande ville géorgienne, à Tiflis chez les Arméniens (qui forment une colonie très nombreuse et jouant un grand rôle), la population ouvrière et les petits boutiquiers de langue arménienne s’opposent à la bourgeoisie de langue russe, et dont beaucoup de membres ne comprennent même pas l’arménien.

Dans tous les cas, il y a un trait commun : la puissance d’une organisation politique et la valeur d’une civilisation peuvent en être les causes prochaines ; mais la cause profonde qui détermine le phénomène est l’utilité singulière que présente une langue employée sur un vaste domaine. Plus vaste est ce domaine, plus importantes sont les relations soutenues par les hommes qui l’habitent, et plus le besoin d’une langue commune se fait sentir, plus l’expansion de la langue du pouvoir ou de la civilisation dominante est facile et rapide. La puissance des mouvements de ce genre n’est pas liée, comme on pourrait le croire, à l’emploi fréquent de l’écriture ou à l’existence d’écoles. C’est sans écriture, et par suite sans écoles, que l’indo-européen, sous les formes diverses qu’il a prises, a couvert l’Europe entière, que le bantou a conquis presque toute l’Afrique méridionale, que le berbère s’est étendu sur toute la largeur de l’Afrique du Nord. Partout où l’on observe une même langue peu différenciée sur un domaine étendu, il y a lieu de supposer que l’expansion est de date relativement récente ; car la différenciation procède en général assez vite, et là Où l’on peut suivre les faits de près, il suffit de quelques siècles pour transformer profondément une langue, au moins dans les pays où il y a eu mélange de populations autrefois différentes, c’est-à-dire presque partout. Les groupes où l’on observe des dialectes