Page:Shakespeare, apocryphes - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1866, tome 1.djvu/10

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ploitait en été le théâtre du Globe et en hiver le théâtre de Blackfriars. Suivant la coutume trop naïve de cette époque, la vente faite par l’auteur impliquait la cession de tous les droits de propriété. La Compagnie des Serviteurs du Roi devenait donc, moyennant une somme une fois donnée, propriétaire unique et absolue des œuvres du maître. Aussi qu’arrivait-il ? La compagnie, jalouse de son lucratif monopole, prenait les plus grandes précautions pour le préserver : préoccupée avant tout de ses propres intérêts, elle leur sacrifiait sans scrupule et les intérêts de l’auteur et les intérêts du public. Afin de mieux se prémunir contre la concurrence et d’empêcher les compagnies rivales de monter et de représenter les ouvrages acquis par elle, elle avait recours à ce moyen sauvage : elle interdisait toute publication par la voie de la presse. — En 1609, les libraires Bonian et Valley, éditant en contrebande Troylus et Cressida, dénonçaient les rigueurs même de cette interdiction pour se faire pardonner leur larcin : « Lecteurs, disaient-ils dans un curieux avant-propos, au nom de votre plaisir et de votre intelligence, remerciez la fortune de l’échappée que cette comédie fait aujourd’hui parmi vous, car, s’il avait fallu l’obtenir du consentement de ses grands possesseurs (grand possessors’will), vous auriez eu, je crois, à les prier longtemps au lieu d’être vous-mêmes priés... » Or, quel fut le résultat des mesures prohibitives prises par les grands possesseurs des œuvres de Shakespeare ? Depuis l’année 1604, — année de la retraite du poëte à Stratford, — jusqu’à l’année 1616, — année de sa mort, — vingt-deux ouvrages au moins composés par lui furent représentés sur la scène sans être livrés à l’impression. Pendant douze années, songez-y ! ces manuscrits délicats et fragiles, qui retenaient sur leurs feuillets tremblants tant de splendides chefs-d’œuvre, s’entassèrent et s’enfouirent un à un dans quelque tiroir branlant d’un meuble de théâtre, — placés peut-être