Page:Shakespeare, apocryphes - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1866, tome 1.djvu/142

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ainsi nos bras… Il ne me reste plus — que cette pauvre main droite pour tyranniser ma poitrine ; — et, quand mon cœur, affolé de misère, — bat dans cette prison profonde de ma chair, — je le réprime ainsi.

Il se frappe la poitrine.
À Lavinia.

— Et toi, mappemonde de malheur, qui ne t’expliques que par signes ! — quand ton pauvre cœur bat outrageusement, — tu ne peux le frapper ainsi pour le calmer ; — blesse-le de tes soupirs, ma fille, accable-le de tes sanglots, — ou bien prends un petit couteau entre tes dents, — et fais un trou contre ton cœur, — en sorte que toutes les larmes que tes pauvres yeux laissent tomber — coulent dans cette crevasse et, en l’inondant, — noient dans leur flot amer le fou qui se lamente.


MARCUS.

— Fi, mon frère, fi ! Ne lui apprends pas ainsi — à porter des mains violentes sur sa tendre existence.


TITUS.

— Comment cela ? est-ce que le chagrin te fait déjà radoter ? — Ah ! Marcus ! nul autre que moi ne devrait être fou ! — Quelles mains violentes peut-elle porter sur son existence ? — Ah ! pourquoi nous poursuis-tu de ce mot : mains ! — C’est presser Énée de raconter deux fois — comment Troie fut brûlée, et lui-même fait misérable ! — Oh ! ne manie pas ce thème, ne parle pas de mains, — de peur de nous rappeler que nous n’en avons plus… — Fi, fi ! quel délire préside à mon langage ! — Comme si nous oublierions que nous n’avons pas de main, — quand Marcus ne prononcerait pas le mot mains ! — Allons, à table ! et toi, douce fille, mange ça… — Il n’y a rien à boire ! Écoute, Marcus, ce qu’elle dit, — je puis interpréter tous les signes de son martyre ; — elle dit qu’elle ne peut boire d’autre breuvage que ses larmes, — qu’a brassées sa douleur et qui fer-