Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Guizot, Didier, 1863, tome 4.djvu/226

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père banni, renonce à vouloir m’apprendre à me souvenir d’une grande joie.

CÉLIE.—Ah ! je vois bien que tu ne m’aimes pas aussi tendrement que je t’aime ; car si mon oncle, ton père, au lieu d’être banni, avait au contraire banni ton oncle, le duc mon père, pourvu que tu fusses restée avec moi, mon amitié pour toi m’aurait appris à prendre ton père pour le mien ; et tu en ferais autant, si la force de ton amitié égalait celle de la mienne.

ROSALINDE.—Eh bien ! je veux tâcher d’oublier ma situation, pour me réjouir de la tienne.

CÉLIE.—Tu sais que mon père n’a que moi d’enfants ; il n’y a pas d’apparence qu’il en ait jamais d’autre ; et certainement à sa mort tu seras son héritière ; tout ce qu’il a enlevé de force à ton père, je te le rendrai par affection ; sur mon honneur, je le ferai, et que je devienne un monstre s’il m’arrive d’enfreindre ce serment ! Ainsi, ma charmante Rose, ma chère Rose, sois gaie.

ROSALINDE.—Je le serai désormais, cousine ; je veux imaginer quelque amusement. Voyons, que penses-tu de faire l’amour ?

CÉLIE.—Oh ! ma chère, je t’en prie, fais de l’amour un jeu ; mais ne va pas aimer sérieusement aucun homme, et même par amusement ne va jamais si loin que tu ne puisses te retirer en honneur et sans rougir.

ROSALINDE.—Eh bien ! à quoi donc nous amuserons-nous ?

CÉLIE.—Asseyons-nous, et par nos moqueries dérangeons de son rouet cette bonne ménagère, la Fortune, afin qu’à l’avenir ses dons soient plus également partagés[1]

ROSALINDE.—Je voudrais que cela fût en notre pouvoir, car ses bienfaits sont souvent bien mal placés, et la bonne aveugle fait surtout de grandes méprises dans les dons qu’elle distribue aux femmes.

  1. Nous avons déjà vu, dans Antoine et Cléopâtre, que Shakspeare donne un rouet à la Fortune et en fait une ménagère.