Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/329

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JACQUES.

— Bah ! parce qu’on crie contre la vanité, — la reproche-t-on pour cela à quelqu’un en particulier ? — Ce vice ne s’étend-il pas énorme comme la mer, — jusqu’au point où l’impuissance même le force à refluer ? — Quelle est la femme que je nomme dans la cité, — quand je dis que la femme de la cité — porte sur d’indignes épaules la fortune d’un prince ? — Quelle est celle qui peut s’avancer et dire que je l’ai désignée, — quand sa voisine est en tout pareille à elle ? — Ou quel est l’homme d’ignoble métier — qui s’écriera que sa parure ne me coûte rien, — se croyant désigné par moi, s’il n’applique lui-même — à sa folie le stigmate de ma parole ? — Eh bien ! allons donc ! faites-moi voir en quoi — ma langue l’a outragé ; si elle a dit juste à son égard, — c’est lui-même qui s’est outragé ; s’il est sans reproche, — alors ma critique s’envole comme une oie sauvage, — sans être réclamée de personne… Mais qui vient ici ?


Orlando s’élance l’épée à la main.

ORLANDO.

— Arrêtez et ne mangez plus !


JACQUES.

Eh ! je n’ai pas encore mangé.


ORLANDO.

— Et tu ne mangeras pas, que le besoin ne soit servi !


JACQUES.

— De quelle espèce est donc ce coq-là ?


LE DUC.

— L’ami ! est-ce ta détresse qui t’enhardit à ce point ? — ou est-ce par un grossier dédain des bonnes manières — que tu sembles à ce point dépourvu de civilité ?


ORLANDO.

— Vous avez touché juste au premier mot : la dent aiguë — de la détresse affamée m’a ôté les dehors — de la douce civilité ; pourtant je suis d’un pays policé, — et j’ai idée du savoir-vivre. Arrêtez-donc, vous dis-je ! — il