Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/331

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ORLANDO.

— Eh bien, retardez d’un instant votre repas, — tandis que, pareil à la biche, je vais chercher mon faon — pour le nourrir. Il y a là un pauvre vieillard — qui à ma suite a traîné son pas pénible — par pur dévouement : jusqu’à ce qu’il ait réparé ses forces — accablées par la double défaillance de l’âge et de la faim, — je ne veux rien toucher.


LE DUC.

Allez le chercher, — nous ne prendrons rien jusqu’à votre retour.


ORLANDO.

— Je vous remercie : soyez béni pour votre généreuse assistance !

Il sort.

LE DUC, à Jacques.

— Tu vois que nous ne sommes pas les seuls malheureux : — ce vaste théâtre de l’univers — offre de plus douloureux spectacles que la scène — où nous figurons.


JACQUES.

Le monde entier est un théâtre, — et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs. — Tous ont leurs entrées et leurs sorties, — et chacun y joue successivement les différents rôles — d’un drame en sept âges. C’est d’abord l’enfant — vagissant et bavant dans les bras de la nourrice. — Puis l’écolier pleurnicheur, avec sa sacoche — et sa face radieuse d’aurore, qui, comme un limaçon, rampe — à contre-cœur vers l’école. Et puis, l’amant, — soupirant, avec l’ardeur d’une fournaise, une douloureuse ballade — dédiée aux sourcils de sa maîtresse. Puis, le soldat, — plein de jurons étrangers, barbu comme le léopard, — jaloux sur le point d’honneur, brusque et vif à la querelle, — poursuivant la fumée réputation — jusqu’à la gueule du canon. Et puis le juge, — dans sa belle panse ronde, garnie d’un bon chapon,