Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/370

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porte. Orlando, je te prends pour mari… Voilà la fiancée qui devance le prêtre ; il est certain que la pensée d’une femme court toujours en avant de ses actes.


ORLANDO.

Il en est ainsi de toutes les pensées : elles ont des ailes.


ROSALINDE.

Dites-moi maintenant, combien de temps voudrez-vous d’elle, quand vous l’aurez possédée ?


ORLANDO.

L’éternité et un jour.


ROSALINDE.

Dites un jour, sans l’éternité. Non, non, Orlando. Les hommes sont Avril quand ils font leur cour, et Décembre quand ils épousent. Les filles sont Mai tant qu’elles sont filles, mais le temps change dès qu’elles sont femmes. Je prétends être plus jalouse de toi qu’un ramier de Barbarie de sa colombe, plus criarde qu’un perroquet sous la pluie, plus extravagante qu’un singe, plus éperdue dans mes désirs qu’un babouin. Je prétends pleurer pour rien comme Diane à la fontaine (28), et ça quand vous serez en humeur de gaieté ; je prétends rire comme une hyène, et ça quand tu seras disposé à dormir.


ORLANDO.

Mais ma Rosalinde fera-t-elle tout cela ?


ROSALINDE.

Sur ma vie, elle fera comme je ferai.


ORLANDO.

Oh ! mais elle est sage !


ROSALINDE.

Oui, autrement elle n’aurait pas la sagesse de faire tout cela. Plus elle sera sage, plus elle sera maligne. Fermez les portes sur l’esprit de la femme, et il s’échappera par la fenêtre ; fermez la fenêtre, et il s’échappera par le