Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/386

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il ne s’est jamais rien vu de si brusque, hormis le choc de deux béliers et la fanfaronnade hyperbolique de César : Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu. Car votre frère et ma sœur ne se sont pas plus tôt rencontrés, qu’ils se sont considérés ; pas plus tôt considérés, qu’ils se sont aimés ; pas plus tôt aimés, qu’ils ont soupiré ; ils n’ont pas plus tôt soupiré, qu’ils s’en sont demandé la raison ; ils n’ont pas plus tôt su la raison, qu’ils ont cherché le remède, et ainsi de degré en degré ils ont fait une échelle à mariage qu’ils devront gravir incontinent, sous peine d’être incontinents avant le mariage. Ils sont dans la fureur même de l’amour, et il faut qu’ils en viennent aux prises : des massues ne les sépareraient pas !


ORLANDO.

Ils seront mariés demain, et j’inviterai le duc à la noce. Mais, ah ! que c’est chose amère de ne voir le bonheur que par les yeux d’autrui ! Demain, plus je verrai mon frère heureux de posséder ce qu’il désire, plus j’aurai le cœur accablé.


ROSALINDE.

Allons donc ! est-ce que je ne peux pas demain vous tenir lieu de Rosalinde ?


ORLANDO.

Je ne puis plus vivre d’imagination.


ROSALINDE.

Eh bien, je ne veux plus vous fatiguer de phrases creuses. Sachez donc de moi (car maintenant je parle sérieusement) que je vous sais homme de grand mérite… Je ne dis pas çà pour vous donner une haute opinion de mon savoir en vous prouvant que je sais qui vous êtes. Si j’ambitionne votre estime, c’est dans une humble mesure, afin de vous inspirer juste assez de confiance pour vous rendre le courage sans surfaire ma valeur. Croyez donc, s’il vous plaît, que je puis faire d’étranges