Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/41

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craindre dix naufrages, on n’en prévoit pas cent. Antonio ne pourrait être réduit à la banqueroute que par une coalition inouïe de désastres. À supposer que le juif conspirât du fond de sa haine contre la vie de ce chrétien, il faudrait encore qu’il pût embaucher dans son stratagème toutes les catastrophes du ciel. Ce mécréant aurait-il à ses ordres les foudres de Dieu ? Antonio ne peut admettre cette conjecture impie : bien sûr d’être en règle au jour de l’échéance, il regarde le prêt proposé par Shylock comme un prêt gratuit : « Vraiment le juif fait preuve de grande bienveillance : il devient bon. Il se fera chrétien. Et tout en narguant ainsi la religion de Shylock, Antonio se rend vite chez le notaire pour signer le plaisant billet.

Avouez-le, tant d’insultes et de provocations suffiraient bien à expliquer dans l’avenir l’animosité de Shylock. Mais le poëte ne s’est pas contenté de cette excuse. Pour justifier l’acharnement du juif, il lui a créé un dernier, un suprême grief. Ce n’était pas assez que Shylock fût souffleté dans sa foi, dans sa race, dans son crédit, dans son honneur, il fallait qu’il fût frappé au cœur dans la plus vénérable et la plus auguste de ses affections.

Écoutez cette histoire qui tout entière a été ajoutée par Shakespeare à la légende.

Shylock a donné à sa fille la sévère éducation que lui prescrit sa croyance religieuse. Il a élevé Jessica dans la solitude du foyer domestique, à l’abri d’un monde corrompu, avec une sorte de puritanisme rabbinique. Il n’a cessé de lui prêcher l’austérité rigide, l’orgueil des ancêtres, le dévouement à la tribu, la dévotion à la foi, la défiance envers « la race d’Agar, » le dédain de la société chrétienne, le mépris du plaisir chrétien, du rire chrétien, de la mascarade chrétienne : « Écoutez-moi,