Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/416

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ni pour musiques et tournois qui souventes fois se faisaient devant ma porte, je ne montrais aucunement connaître qu’il fût épris de mon amour, il délibéra de m’écrire. Et parlant à une mienne servante et l’ayant gagnée avec plusieurs présents, lui donna une lettre pour me faire tenir. Quant aux préambules que Rosette[1] (ainsi s’appelait-elle) me fît avant que me la donner, les serments qu’elle me jura, les cauteleuses paroles qu’elle me dit afin que je ne me fâchasse, ce fut chose merveilleuse. Mais pour tout cela, je ne laissai de lui ruer parmi les yeux disant :

— Si je ne me considérais qui je suis et ce qu’on pourrait dire, je t’assure que je marquerais si bien cette face qui est si dépourvue de honte, qu’elle serait reconnue entre toutes les autres. Mais pour la première fois c’est assez, et garde-toi de la seconde.

Il me semble que je vois maintenant comme cette traîtresse de Rosette se sut si bien taire, dissimulant ce qu’elle sentait de mon courroux. Car vous l’eussiez vue, ô gentilles nymphes, feindre un petit ris, disant :

— Jésus ! madame, je ne vous l’ai donnée que pour nous en moquer ensemble, et Dieu fasse, si jamais mon intention fut de vous donner ennui, que j’en reçoive le plus grand que jamais fille de mère endura.

Et reprenant ma lettre, s’ôta de ma présence. Et ceci passé, semblait qu’Amour allait excitant en moi un désir de voir la lettre, mais la honte me détournait de l’aller redemander à ma servante. Et ainsi je passai tout ce jour jusqu’à la nuit en grande variété de pensement. Et quand Rosette entra pour me déshabiller, me voulant aller coucher, Dieu sait si j’eusse désiré qu’elle m’eût représenté cette lettre, mais jamais ne m’en voulut parler, ni m’y

  1. Lucetti.