Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/441

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possible pour sortir d’une situation où je ne puis rester sans la plus grande honte.

C’est pourquoi, voyant sa volonté fermement arrêtée, messire Ausaldo se disposa à vendre tout ce qu’il avait au monde pour fournir à Gianetto un nouveau navire ; il vendit donc ce qu’il lui restait sans rien garder et remplit le navire de la plus belle cargaison. Comme il lui manquait dix mille ducats, il alla trouver un juif[1] à Mestre et les lui emprunta, sous cette condition que, s’il ne les avait pas rendus à la Saint-Jean du mois de juin prochain, ce juif pourrait lui enlever une livre de chair de quelque endroit du corps qui lui conviendrait. Messire Ansaldo y consentit. Le juif fit dresser un acte authentique, par-devant témoins, dans la forme et avec la solennité nécessaires, et compta les dix mille ducats.

Avec cet argent, messire Ansaldo se procura tout ce qui manquait encore au navire. Si les deux premiers chargements avaient été beaux, celui-ci était encore plus riche et plus abondant. De leur côté, les compagnons de Gianetto frétèrent leurs deux navires avec cette intention que tout ce qu’ils gagneraient serait pour leur ami. Quand le moment du départ fut venu, messire Ansaldo dit à Gianetto : « Mon fils, tu pars et tu vois par quelle obligation je suis lié. Je ne te demande qu’une grâce : s’il t’arrive malheur, veuille revenir vite auprès de moi, afin que je puisse te voir avant de mourir, et je serai content. » Gianetto lui répondit : « Messire Ansaldo, je ferai tout ce que je croirai vous être agréable. » Messire Ansaldo lui donna sa bénédiction. Les voyageurs prirent congé et se mirent en route. Pendant la traversée, les deux compagnons de Gianetto ne cessaient d’observer son navire et Gianetto n’avait d’autre préoccupation que

  1. Shylock.