Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/445

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le terme était échu. « J’ai la plus grande frayeur, ajouta-t-il, que mon père ne meure pour moi ; car s’il ne rembourse pas la somme aujourd’hui, il doit perdre une livre de sa chair. » La dame lui répondit : « Messire, montez sur-le-champ à cheval et prenez la route de terre ; vous arriverez par là plus vite que par mer ; emmenez telle escorte que vous voudrez, emportez cent mille ducats et ne vous arrêtez que quand vous serez à Venise ; et si votre ami n’est pas mort, faites en sorte de l’amener ici. » Aussitôt Gianetto fît sonner la trompette, monta à cheval avec vingt compagnons, prit ce qu’il lui fallait d’argent et se mit en route pour Venise.

Or il advint que, le terme fixé étant échu, le Juif fit appréhender messire Ansaldo et voulut lui enlever du corps une livre de chair. Messire Ansaldo le pria de vouloir bien retarder sa mort de quelques jours, afin que, si son Gianetto revenait, il pût au moins le voir. Le Juif répondit : « Je consens au délai que vous voulez, mais quand il arriverait cent fois, je suis décidé à vous enlever une livre de chair, conformément à nos conventions. »

Ansaldo répondit qu’il était résigné.

Venise entière parlait de cet événement ; un chacun en était affligé, et plusieurs marchands se réunirent afin de payer la somme. Le Juif ne voulut jamais l’accepter, décidé qu’il était à commettre cet homicide, pour pouvoir dire qu’il avait fait mourir le premier marchand de la chrétienté. Or, il advint qu’aussitôt après le prompt départ de messire Gianetto, sa dame le suivit, déguisée en juge et accompagnée de deux familiers. Arrivé à Venise, messire Gianetto alla droit chez le Juif, embrassa avec grande allégresse messire Ansaldo, et dit au Juif qu’il était prêt à lui donner l’argent et tout ce qu’il voudrait en sus. Le Juif répondit qu’il ne voulait pas d’argent, puisqu’on ne l’avait pas payé à temps, mais qu’il voulait