Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/446

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la livre de chair. La question fut vivement débattue, et tout le monde donnait tort au Juif. Mais considérant que Venise était une terre de droit et que le Juif avait son droit établi en bonne forme, on n’osait lui faire opposition et on se bornait à le prier. Tous les marchands de Venise allèrent ainsi supplier le Juif, qui se montrait plus dur que jamais. Messire Gianetto voulut lui donner vingt mille ducats qui furent refusés ; il en offrit trente mille, puis quarante mille, puis cinquante mille, et enfin cent mille ducats. « Inutile ! dit le Juif ; quand tu m’offrirais plus de ducats que n’en vaut cette cité, je ne les prendrais pas ; je veux exécuter nos conventions écrites. »

Pendant qu’avait lieu ce débat, voici venir à Venise la dame de Belmonte vêtue à la manière d’un juge. Elle descendit à une auberge, et aussitôt l’aubergiste demanda à un de ses domestiques : « Quel est ce gentilhomme ? » Le domestique, que la dame avait instruit de ce qu’il devait répondre à cette question, répliqua : « C’est un gentilhomme ès lois qui vient d’étudier à Bologne et qui retourne chez lui. » L’aubergiste, en entendant cela, lui rendit de grands honneurs. Étant à table, le juge dit à l’aubergiste : « Comment se régit votre cité ? »

— Messire, répondit l’hôte, la loi est ici trop sévère.

— Comment cela, dit le juge ?

— Comment ? repartit l’hôte. Je vais vous le dire. Il était venu de Florence un jeune homme ayant nom Gianetto, qui s’était établi chez un sien parent, ayant nom messire Ansaldo ; il s’était montré si gracieux et si affable que tous les hommes et toutes les dames du pays s’étaient énamourés de lui. Et jamais nouveau venu dans cette cité n’a été estimé autant que l’était celui-ci. Or, cet Ansaldo lui fournit, pour trois expéditions succès-