Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/447

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sives, trois navires magnifiquement chargés ; mais les deux premières ne réussirent pas, et pour équiper la troisième, messire Ansaldo emprunta dix mille ducats d’un Juif à cette condition, que s’il ne les avait pas rendus à la Saint-Jean au mois de juin suivant, ledit Juif pourrait lui enlever une livre de chair de quelque endroit du corps qu’il voudrait. Aujourd’hui ce jeune homme, que Dieu bénisse ! est de retour, et en remboursement de dix mille ducats, il a voulu en donner cent mille ; mais ce fourbe de Juif ne veut pas ; tous les bonshommes de ce pays ont eu beau le supplier, il ne veut céder en rien.

— Cette affaire est facile à résoudre, répliqua le juge.

— Si vous voulez prendre la peine de la terminer, en sorte que ce bonhomme ne meure pas, vous acquerrez la gratitude et l’amour du plus vertueux jeune homme qui fut oncques, et aussi de tous les hommes de ce pays.

Sur quoi le juge fit proclamer un ban par toute la contrée, portant que quiconque aurait une question légale à résoudre, vînt le trouver. Messire Gianetto apprit donc qu’il était venu un juge de Bologne qui résolvait toutes les questions. C’est pourquoi messire Gianetto dit au Juif : Allons à ce juge.

— Allons, répondit le Juif ; mais advienne que pourra, je m’en tiendrai à ce que dit le billet.

Ils se rendirent en présence du juge et lui firent la révérence d’usage. Le juge reconnut messire Gianetto, mais Gianetto ne reconnut pas le juge qui s’était transfiguré le visage au moyen de certaines herbes. Messire Gianetto et le Juif dirent chacun leur affaire et expliquèrent clairement la question au juge, qui prit le billet, le lut et dit au Juif :

— J’entends que tu prennes ces cent mille ducats et que tu délivres ce brave homme qui te sera à jamais obligé.

— Je n’en ferai rien, répondit le Juif.