Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/448

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— C’est pourtant, dit le juge, ce que tu peux faire de mieux.

Mais le Juif ne voulut pas céder. Alors ils se rendirent d’accord au tribunal établi pour des cas pareils ; et notre juge prit la parole pour messire Ansaldo et dit : Faites avancer la partie adverse. Et, le Juif s’étant avancé :

— Allons, s’écria-t-il, coupe une livre de la chair de cet homme où tu voudras, et exerce ton droit.

Sur ce, le Juif le fit déshabiller tout nu et prit en main un rasoir qu’il avait fait faire tout exprès. Et messire Gianetto se tourna vers le juge, et lui dit :

— Messire, ce n’est pas de cela que je vous avais prié.

— Sois tranquille, répondit le juge, il n’a pas encore coupé la livre de chair.

Le Juif se mit en devoir d’opérer.

— Prends bien garde à ce que tu fais, dit le juge ; car si tu enlèves plus ou moins qu’une livre, je te ferai enlever la tête. Et je te dis en outre que, si tu verses une seule goutte de sang, je te ferai mourir. Car ton billet ne fait pas mention d’effusion de sang ; au contraire, il dit expressément que tu devras lui ôter une livre de chair, ni plus ni moins. Et si pourtant tu es sage, fais ce que tu croiras pour le mieux.

Et, sur-le-champ, il fit mander l’exécuteur, apporter le billot et la hache, et dit :

— Si je vois une goutte de sang, je te fais aussitôt trancher la tête.

Le Juif commença à avoir peur et messire Gianetto à se rassurer. Enfin, après de longs débats, le Juif dit :

— Messire juge, vous en savez plus long que moi : faites-moi compter les cent mille ducats et je suis content.

— Non, dit le juge, coupe-lui une livre de chair, comme l’indique ton billet ; je ne te donnerai pas un denier, tu as refusé l’argent quand je voulais te le faire compter.