Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/449

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

Le Juif réduisit sa demande à nonante, puis à quatre-vingt mille ducats ; mais le juge se montra de plus en plus ferme dans son refus. Alors messire Gianetto dit au juge :

— Donnez-lui ce qu’il veut, pourvu qu’il nous rende Ansaldo.

— Je te dis de me laisser faire, lui répondit le juge.

— Donnez-moi au moins cinquante mille ducats, fit le juif.

— Non, repartit le juge, je ne te donnerai pas le plus chétif denier.

— Au moins, riposta le Juif, rendez-moi mes dix mille ducats, et maudits soient l’air et la terre !

— Est-ce que tu n’entends pas ? dit le juge. Je ne veux rien te donner ; si tu veux lui couper la chair, eh bien, coupe-la-lui ; sinon, je ferai protester et annuler ton billet.

Tous ceux qui étaient présents étaient en grandissime allégresse, et chacun, narguant le Juif, disait : « Tel est attrapé qui croit attraper autrui. » Sur quoi, le Juif voyant qu’il ne pouvait faire ce qu’il avait voulu, prit son billet, et, de rage, le déchira. Ainsi fut délivré messire Ansaldo, et Gianetto le ramena chez lui en grande pompe ; et prestement, il prit les cent mille ducats, et il alla à la demeure du juge, et il le trouva dans sa chambre qui se préparait à partir. Alors messire Gianetto lui dit :

— Messire, vous m’avez rendu le plus grand service que j’aie jamais reçu ; en conséquence, je veux que vous emportiez chez vous ces ducats : vous les avez bien gagnés.

— Cher messire Gianetto, répondit le juge, je vous remercie beaucoup, mais je n’en ai pas besoin. Remportez cette somme avec vous, que votre femme ne dise pas que vous êtes un mauvais ménager.

— Ma foi, dit messire Gianetto, elle est si magnanime,