Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/454

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

le coup de sa lance était aussi puissant qu’était persuasive la douceur de sa langue ; car il avait été élu pour son courage le principal chevalier de Malte. Ce hardi chevalier, nommé sire Jehan de Bordeaux, ayant, dans le printemps de sa jeunesse, combattu maintes fois contre les Turcs, finit par vieillir : ses cheveux prirent une nuance argentine, et la carte de ses années fut dessinée sur son front par les lignes de ses rides. Sire Jehan, ayant trois fils de sa femme Lynida, l’orgueil de sa vie passée, et voyant que la mort allait le forcer à les quitter, songea à leur faire un legs qui leur prouvât sa tendresse et accrût leur affection future. Ayant fait appeler ces jeunes gentilshommes, en présence des chevaliers de Malte ses compagnons, il résolut de leur laisser un mémorial de sa sollicitude paternelle en leur rappelant les devoirs de l’amour fraternel. Donc, ayant la mort dans ses traits pour les attendrir et les larmes dans ses yeux pour peindre la profondeur de ses émotions, il prit son fils aîné par la main et commença ainsi :

— Ô mes fils, vous voyez que le destin a terminé la période de mon existence. Je me rends au tombeau qui délivre de tous soucis, et je vous laisse à ce monde qui multiplie les chagrins. Conséquemment, tout en vous laissant quelques biens éphémères pour combattre la pauvreté, je veux vous léguer d’infaillibles préceptes qui vous conduiront à la vertu. Donc, d’abord à toi, Saladin[1] l’aîné et par conséquent le principal pilier de ma maison, je donne quatorze champs labourables, avec tous ses manoirs et ma plus riche vaisselle. Ensuite, à Fernandin[2] je lègue douze champs labourables. Mais, à Rosader[3], le plus jeune, je donne mon cheval, mon ar-

  1. Olivier, dans Comme il vous plaira.
  2. Jacques des Bois.
  3. Orlando.