Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/455

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mure et ma lance, avec seize champs labourables ; car si les sentiments intimes peuvent être révélés par les reflets extérieurs, Rosader vous surpassera tous en générosité et en honneur. Ainsi, mes fils, j’ai partagé entre vous la substance de mes richesses ; et, si vous étiez aussi prodigues à les dépenser que j’ai été économe à les acquérir, vos amis s’affligeraient de vous voir plus extravagants que je n’ai été généreux, et vos ennemis souriraient de voir vos excès naître de ma chute. Que mon honneur soit donc le sablier de vos actes, et le renom de mes vertus l’étoile polaire qui dirige le cours de votre pèlerinage… Dans ma mort voyez et remarquez, mes fils, la folie de l’homme qui, fait de poussière, essaie, avec Briarée, d’escalader le ciel, et, près de mourir à toute minute, espère toujours un siècle de bonheur. Voyant donc la fragilité humaine, tâchez que votre existence soit vertueuse, afin que votre mort soit couverte d’une admirable gloire : ainsi vous sommerez la renommée d’être votre égide, et par vos nobles actions vous proscrirez l’oubli.

Cela dit, il retomba convulsivement sur son lit et rendit l’âme. Jehan de Bordeaux, étant mort ainsi, fut grandement pleuré par ses fils et regretté de ses amis, spécialement des chevaliers de Malte, qui, tous, assistèrent à ses funérailles, lesquelles eurent lieu en grande solennité.

Saladin s’habilla, comme ses frères, tout en noir, et drapa sa douleur dans ces sombres vêtements ; mais, semblable à la hyène qui, quand elle se lamente, est d’autant plus perfide, Saladin cachait sous ces démonstrations de douleur un cœur plein de satisfaction. Après un mois de deuil, il se prit à considérer le testament de son père, comment celui-ci avait fait à son jeune frère un plus beau legs qu’à lui-même ; que Rosader avait été