Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/456

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le favori de son père, mais était maintenant sous sa surveillance ; que, comme ses deux puînés n’avaient pas encore atteint leur majorité, il pourrait bien, étant leur tuteur, sinon les frustrer de leur propriété, du moins dévaster si bien leurs patrimoines et leurs terres qu’ils en fussent considérablement amoindris. « Ton frère est jeune, se dit-il, tiens-le dès à présent en respect ; ne lui permets pas de te faire échec, car

Nimia familiaritas contemptum parit.

« Qu il sache peu, il ne sera pas capable de faire beaucoup ; éteins ses esprits sous la bassesse de sa condition, et, bien qu’il soit gentilhomme par nature, façonne-le à nouveau et fais de lui un paysan par l’éducation. Ainsi tu l’élèveras comme un esclave, et tu régneras en souverain absolu sur toutes les possessions de ton frère. Quant à Fernandin, ton frère puîné, c’est un écolier et il ne s’occupe que d’Aristote ; qu’il lise Gallien, tandis que tu fais main-basse sur son or, et qu’il se morfonde sur ses bouquins, tandis que tu t’adjuges ses terres. L’esprit est une grande richesse : s’il a de la science, c’est assez ; qu’il renonce au reste ! »

Dans cette humeur, Saladin fit de son frère Rosader son valet de pied pendant deux ou trois ans, le maintenant dans une sujétion aussi servile que s’il avait été le fils de quelque vassal de campagne. Le jeune gentilhomme supporta tout avec patience, jusqu’à ce qu’un jour, se promenant seul dans le jardin, il réfléchit qu’il était le fils de Jehan de Bordeaux, chevalier renommé par ses nombreuses victoires, et gentilhomme fameux pour ses vertus, et que, contrairement au testament de son père, il était frustré de ses biens, traité comme un valet et relégué dans une si ténébreuse servitude qu’il ne pourrait jamais s’élever à d’honorables exploits. Comme