Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/458

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t’emporte pas ainsi ; je suis ton frère, ton aîné, et, si j’ai eu des torts envers toi, je suis prêt à les réparer. Ne venge pas ta colère dans le sang, car tu souillerais la vertu du vieux sire Jehan de Bordeaux : dis ce qui te mécontente et tu obtiendras satisfaction.

Ces paroles apaisèrent la colère de Rosader (car il était d’une douce et affable nature), si bien qu’il mit bas son arme, et, sur sa foi de gentilhomme, assura à son frère qu’il ne lui porterait aucun préjudice. Sur quoi, Saladin descendit, et, après de courts pourparlers, ils s’embrassèrent et se réconcilièrent, Saladin ayant promis à Rosader la restitution de toutes ses terres et toutes les faveurs que ses ressources permettaient à l’amour fraternel de lui accorder.

Sur ces entrefaites, il arriva que Thorismond, roi de France[1] avait désigné un jour de joutes et de tournois, afin d’occuper les principaux de son peuple et d’empêcher qu’étant oisifs, ils n’appliquassent leur pensée à des choses plus sérieuses et ne se souvinssent de leur vieux roi banni. Un champion devait se mesurer contre tous venants : c’était un Normand[2], un homme de haute stature et de grande vigueur ; si vaillant que, dans maints conflits, il avait, non-seulement renversé, mais souvent tué sous lui ses adversaires. Saladin, prenant l’occasion aux cheveux, s’entendit secrètement avec ce Normand, et, par l’appât de riches récompenses, lui fit jurer que, si Rosader lui tombait sous la griffe, il ne reviendrait jamais chercher querelle à Saladin pour ses possessions. Le Normand, désireux de lucre, accepta les écus de Saladin en s’engageant à exécuter le stratagème. Le champion une fois lié par serment à sa criminelle détermina-

  1. Le duc usurpateur, dans Comme il vous plaira.
  2. Charles, le lutteur.