Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/467

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solée s’assit et pleura. Quant à Alinda, elle sourit, et, s’asseyant près de son amie, essaya de la consoler.

— Eh quoi ! Rosalinde, tu te laisses épouvanter par une boutade de la fortune contraire ! Tu avais coutume de dire aux malheureux qui se plaignaient que le meilleur baume pour la misère était la patience. Toi qui indiquais aux autres de si bons remèdes, que n’en fais-tu usage pour toi-même ? Si tu te plains de ce qu’étant fille de prince, l’adversité t’accable de si rudes exigences, songe que la royauté est une éclatante désignation à ses coups et que les couronnes ont leurs épines quand la joie est dans les chaumières. Patience donc, Rosalinde ! Par ton exil tu vas retrouver ton père : et l’amour d’un parent doit être plus précieux que toutes les dignités. Pourquoi donc ma Rosalinde s’afflige-t-elle de la colère de Thorismond qui, en lui causant un préjudice, lui apporte un bonheur plus grand ? D’ailleurs, folle enfant, est-ce le cas d’être mélancolique quand tu as avec toi Alinda qui a quitté son père pour te suivre et qui aime mieux supporter toutes les extrémités que renoncer à ta présence ? Allons, Rosalinde,

Solamen miseris socios habuisse doloris.

Courage, femme ! compagnes de lit dans la royauté, nous serons camarades dans la pauvreté. Je serai toujours ton Alinda, et tu seras toujours ma Rosalinde. Ainsi l’univers canonisera notre amitié et parlera de Rosalinde et d’Alinda, comme d’Oreste et Pylade. Et si jamais la fortune nous sourit encore, si jamais nous rentrons dans nos premiers honneurs, alors enlacées l’une à l’autre dans les délices de notre amitié, nous dirons gaiement, songeant à nos misères passées :

Olim hæe meminisse juvabit.