Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/485

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Car je suis plus fidèle que l’amour.
Lui, s’il réussit, s’enfuira vite.
Mais moi je vivrai et mourrai de ton amour.

— Comment trouvez-vous cette élégie, fit Rosader ?

— Ma foi, dit Ganimède, le style m’en plaît, mais non la passion ; car j’admire l’un et je plains l’autre, en ce sens que tu poursuis un nuage et que tu aimes sans retour ni succès.

— Ce n’est pas la faute de son insensibilité, mais de ma mauvaise fortune qui, pour mon malheur, prolonge son absence ; car si elle se doutait de mon amour, elle ne me laisserait pas languir ainsi. Les femmes vraiment nobles estiment plus le dévouement que l’opulence, la fidélité étant l’objet auquel vise leur tendresse. Mais laissons là ces digressions, et écoutez ces dernières strophes, alors vous connaîtrez toute ma poésie.

Et sur ce, il soupira ainsi :

D’un parfait amour je puis seul me vanter,
Puisqu’aucun soupçon ne peut atteindre mon dévouement.
Car elle est la beauté unique,
Que j’ai pour sainte adorée.
Ainsi, pour la fidélité, je suis sans rival,
Et pour la beauté elle est incomparable.

Que le tendre Pétrarque rature l’éloge de Laure
Et que Tasse cesse de chanter son affection,
Puisque ma foi a résisté à toutes les épreuves
Et qu’elle est la belle qu’admirent tous les hommes.
Ma poésie, comme ma foi, consacre sa beauté.
Ainsi je vis par l’amour, et l’amour vit à jamais par moi.

— Je suis au bout de mes poëmes, dit Rosader, mais non pour cela au terme de mes douleurs; ainsi je ressemble à celui qui, dans la profondeur de sa détresse, ne trouve que l’écho pour lui répondre.

Ganimède, ayant pitié de Rosader et croyant le tirer de