Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/503

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serai par chez nous, et j’enverrai Coridon tenir compagnie à Aliéna.

Montanus parut charmé de cette détermination, et tous deux se dirigèrent vers la demeure de Phébé. Dès qu’ils furent près de la chaumière, Montanus courut en avant pour annoncer à Phébé que Ganimède était à la porte. À ce nom de Ganimède, Phébé se souleva sur son lit, comme à demi ranimée, et l’incarnat de la vie reparut sur ses joues flétries. Ganimède entra, puis, s’asseyant à côté de son lit, la questionna sur sa maladie et lui demanda où elle souffrait.

— Beau Ganimède, répondit Phébé, l’impérieux amour a allumé un tel feu dans mon âme que, pour donner passage à la flamme, il me faut franchir les bornes de la modestie. Ne me blâme donc pas si je suis trop franche et trop effrontée, car c’est ta beauté, c’est la connaissance de tes vertus qui m’a mise en ce délire ; laissez-moi donc dire en un mot ce qui peut être développé en un volume : Phébé aime Ganimède.

Sur ce, elle laissa retomber sa tête et fondit en larmes.

— Phébé, répliqua Ganimède, n’arrose pas ainsi tes tristes plaintes, car j’ai pitié de tes plaintes. Si Ganimède peut te guérir, ne doute pas de ton rétablissement. Pourtant laisse-moi dire, sans t’offenser, que je serais désolé de contrarier Montanus en ses amours, l’ayant vu si content et si loyal. Tout en plaignant ton martyre, je ne puis t’accorder le mariage ; car, si belle que je te trouve, tu n’as pas encore enchaîné mon regard. Je suis pour toi sans dédain, comme sans passion, indifférent jusqu’à ce que le temps et l’amour aient fixé mes sentiments. Ainsi, Phébé, n’essaie pas de comprimer ta tendresse, mais tâche d’éteindre le souvenir de Ganimède dans l’amour de Montanus. Tâche de me haïr à mesure que je chercherai à t’apprécier, et sans cesse aie présent à l’esprit