Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/63

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

bourreau du droit en est devenu l’apôtre. Il s’est prosterné devant les vérités qu’il venait combattre. Usurpateur, il a renié l’usurpation : porte-sceptre, il s’est défait de la couronne ; homme de guerre, il a mis bas les armes ; porte-glaive, il a rendu son épée à la nature anachorète et il s’est constitué prisonnier du désert.

Tout autre était la conclusion qu’indiquait à Shakespeare la légende de Rosalinde d’où le poëte a tiré la fable de sa comédie. Dans le roman pastoral de Lodge[1] une bataille fratricide a lieu entre le roi détrôné Gérismond et l’usurpateur Thorismond. Celui-ci est vaincu et tué, et c’est par cette victoire que le prince légitime reprend possession de ses États. L’auteur de Comme il vous plaira a rejeté ce dénoûment qui n’était plus d’accord avec la composition générale de l’œuvre conçue par lui. Le vieux duc qui, dans la pacifique forêt des Ardennes, avait si solennellement répudié toutes les vanités de ce monde, ne pouvait, sans se démentir, suivre l’exemple de Gérisraond et recourir aux armes pour revendiquer son duché : plutôt renoncer au sceptre que de le ramasser dans le sang. La restauration du titulaire légitime ne pouvait s’effectuer dignement que par l’abdication volontaire de l’usurpateur, et il était juste que la nature elle-même, toute-puissante dans cette comédie, prouvât son influence jusqu’à la fin en obtenant par la persuasion la démission de Frédéric. — Cette modification de la conclusion légendaire décèle la logique suprême qui règle chez Shakespeare les conceptions en apparence les plus capricieuses de l’art. Tout significatif qu’il est, ce changement n’est pourtant pas le plus important que l’auteur ait fait subir à la pastorale de Lodge. Le cadre de la

  1. Voir à l’Appendice la traduction de cette nouvelle, document si important pour l’histoire des lettres, qu’il était temps de révéler à la France.