Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/65

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lui découvrira des grâces ignorées de tous : il trouvera à ses défauts même je ne sais quelle perfection, je ne sais quel attrait à ses difformités. Pour ce don Quichotte du laid, Maritorne aura toutes les séductions de Dulcinée. — Ne lui parlez pas de Phœbé, cette pastourelle dont la beauté prude fait pâlir le pastoureau Silvius. Pierre de Touche aime bien mieux sa mie Audrey : « Une pauvre pucelle, monsieur, une créature mal fagotée, mais qui est à moi. Un pauvre caprice à moi, monsieur, de prendre ce dont nul autre homme n’a voulu. La riche humilité se loge comme un avare, monsieur, dans une masure, comme votre perle dans votre sale huître. » Pierre de Touche ne regarde pas à l’écaille : il ne voit que la perle. Même avant de se mettre en ménage, il a prévu toutes les conséquences de cet acte solennel, et il s’accommode des plus désastreuses. Il est déjà apprivoisé au sort qui effarouche les autres. L’épouvantail qui terrifie Georges Dandin ne fait que lui sourire : « Eh bien, après ? Le plus noble cerf en porte d’aussi amples que le plus misérable. Le célibataire est-il donc heureux ? De même qu’une ville crénelée est plus importante qu’un village, de même le chef d’un homme marié est plus honorable que le front uni d’un garçon. » Vous le voyez, l’indomptable jovialité du bouffon triomphe de toutes les épreuves, survit à toutes les disgrâces. Le vent de l’adversité aura beau s’acharner contre lui : il ne fera qu’agiter plus gaiement les grelots de sa marotte.

Si Pierre de Touche est l’optimiste achevé, Jacques est le pessimiste parfait. Ce que l’un voit en rose, l’autre le voit en noir. De même que les plus tristes choses ne font qu’égayer celui-ci, de même les choses les plus gaies ne font qu’attrister celui-là. Pour Jacques il n’existe plus de refrain joyeux : cet homme « suce la mélancolie d’une chanson comme la belette le contenu d’un œuf. »