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L’ÉCRIN DISPARU

Eugénie résista un instant :

— Le médecin a trouvé que Madame avait beaucoup de fièvre ; il vaudrait mieux que Madame ne restât pas seule…

— Mais cela me fatigue d’être veillée, reprit Lédia avec impatience ; je dormirai mieux quand je serai seule.

La voix saccadée et nerveuse de la Dame fit tomber les dernières hésitations d’Eugénie, qui, dans la crainte de l’irriter, céda immédiatement.

— Madame veut-elle garder de la lumière, demanda la garde-malade avant de se retirer ?

— Non, éteignez : ne vous ai-je pas dit que je voulais dormir !…

Et pour affirmer davantage sa résolution, la malade se rejeta en arrière, la tête enfouie dans ses oreillers.

Eugénie sortit emportant la lampe, Madame Giraldi l’entendit ouvrir puis refermer la porte ; elle écouta les pas sourds s’éloigner dans le couloir ; continuant à prêter l’oreille… bientôt elle n’entendit plus que les battements précipités de son cœur entrecoupés par le tic tac de la riche pendule.

Des minutes passèrent, longues et pesantes ; puis le timbre de la sonnerie fit de nouveau résonner sa note claire : Onze heures et demie…

Lédia avait retardé autant que possible, la tâche, dont l’accomplissement l’épouvantait…

L’heure convenue arrivée, elle ne pouvait plus reculer...

La malade alors, dont les dents claquaient plus de peur que de fièvre, se leva sans bruit, sans lumière, pour ne point attirer l’attention. Ayant mis la robe de chambre et les pantoufles placées près de son lit, elle se dirigea à tâtons vers la fenêtre et dans le silence le plus absolu, entre-bailla les persiennes. Blafard, un rayon de lune mit un peu de lumière dans la pièce. Au milieu de cette obscurité atténuée, Lédia parvint à une armoire, où elle prit un paquet soigneusement enveloppé de linge.

Ce jour-là, comme le jour précédent, la malheureuse s’était privée de sa nourriture, afin de porter les aliments qu’on lui servait, à celui quelle voulait sauver à tout prix, malgré l’horreur qu’il lui inspirait.

La femme de chambre qui avait remarqué l’appétit croissant de la malade, n’avait pas manqué de faire part à tous de cet augure de bonne santé. Lédia en avait eu des échos ; aussi, épuisée par deux jours de jeûne, l’estomac tiraillé par la faim, elle se remémorait ces compliments avec un poignant sourire…