Page:Smith - Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Blanqui, 1843, II.djvu/257

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pied, pour garder les côtes immenses de l’Amérique septentrionale et celle de nos îles des Indes occidentales contre les navires de contrebande des autres nations. La dépense totale de cet établissement pendant la paix était à la charge du revenu de la Grande-Bretagne, et pendant cette époque ce n’a été encore que la moindre partie de ce qu’a coûté à la métropole sa domination sur les colonies. Si nous voulons avoir une idée du total de ces dépenses, il faut ajouter à la dépense annuelle de cet établissement l’intérêt des sommes que la Grande-Bretagne a employées, en plusieurs occasions, pour leur défense, par suite de l’habitude qu’elle avait prise de considérer ses colonies comme des provinces sujettes de son empire. Il faut y ajouter en particulier la dépense totale de la dernière guerre, et une grande partie de celle de la guerre précédente. La dernière guerre fut absolument une querelle de colonies, et c’est avec raison qu’on doit porter au compte des colonies toutes les dépenses qu’elle a pu entraîner, en quelque partie du monde que ses dépenses aient été faites, en Allemagne ou aux Indes orientales. Elles forment un objet de plus de 90 millions sterling, en comprenant non-seulement la nouvelle dette qui a été contractée, mais les deux schellings pour livre additionnels à la taxe foncière et les sommes qu’on a empruntées chaque année sur le fonds d’amortissement. La guerre d’Espagne, commencée en 1739, était principalement une querelle de colonies. Son premier objet était d’empêcher la visite (recherche) des navires de la colonie, qui faisaient un commerce interlope avec le continent espagnol. Toute cette dépense n’est dans le fait qu’une prime accordée pour soutenir un monopole. On supposait qu’elle avait pour but d’encourager les manufactures de la Grande-Bretagne et d’étendre son commerce ; mais son effet réel a été de faire hausser les taux des profits du commerce, et de mettre nos marchands à même de reporter dans une branche de commerce, dont les retours sont plus lents et plus éloignés que ceux de la majeure partie des autres trafics, une plus forte portion de leur capital qu’ils n’auraient fait sans cela ; deux effets tels, qu’on eût peut-être mieux fait de donner la prime pour les prévenir, si une prime avait pu le faire.

Ainsi, avec le système actuel d’administration adopté par la Grande-Bretagne pour ses colonies, l’empire qu’elle s’attribue sur elles n’est pour elle qu’une source de pertes et de désavantages[1].

  1. Les premiers mouvements de l’insurrection américaine venaient à peine d’éclater, que le coup d’œil sûr et pénétrant d’Adam Smith avait prévu l’issue de la lutte qui allait s’engager, et en avait découvert toutes les conséquences. Frappés d’un aveuglement général, le peuple anglais et les conseils chargés de les diriger regardaient l’indépendance des colonies comme la ruine totale du commerce et de la prospérité de l’Angleterre, et ils se précipitaient dans une guerre qu’ils croyaient inévitable, mais dont le succès ne leur semblait pas douteux. Ne calculant que l’inégalité apparente des forces, ils traitaient avec hauteur un ennemi qu’ils dédaignaient, ou plutôt, suivant eux, un rebelle qu’il fallait châtier sévèrement pour le faire rentrer dans le devoir. Mais le temps, dont la marche, quoique tardive, est toujours déterminée par la liaison nécessaire des effets avec leurs causes, nous a appris que le philosophe qui ne partageait alors ni les craintes de sa nation sur les suites de cette indépendance, ni la confiance qu’elle avait dans ses armes, avait seul raison contre tous. Si l’on eût suivi les conseils que lui dictait sa sage prévoyance, et que l’on eût consenti une union franche et loyale entre ces deux branches d’une même famille, en accordant aux Américains une représentation au parlement proportionnée au contingent de leurs contributions, qui peut dire à quel degré de richesse et de grandeur ne se serait pas élevée la puissance anglaise par la combinaison des moyens qu’offrent la nature et la situation des deux pays, embrassant ainsi les deux mondes, dominant sur toutes les mers, et maîtresse d’un territoire presque sans bornes qui eût pu donner une assiette réelle à sa dette nationale, et rendre productive et industrieuse cette partie oisive et turbulente de sa population qui devient tous les jours plus menaçante pour la tranquillité publique ? Garnier.