Page:Smith - Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Blanqui, 1843, II.djvu/334

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que le corps humain conserve, au moins dans toutes les apparences, le plus parfait état de santé sous une immense multitude de régimes divers, même avec des régimes que l’on croit généralement fort loin d’être parfaitement salutaires. Il paraîtrait donc que l’état de santé du corps humain contient en soi-même quelque principe inconnu de conservation, tendant à prévenir ou à corriger, à beaucoup d’égards, les mauvais effets d’un régime même très-vicieux. M. Quesnay, qui était lui-même médecin, et médecin très-spéculatif, paraît s’être formé la même idée du corps politique, et s’être figuré qu’il ne pourrait fleurir et prospérer que sous un certain régime précis, le régime exact de la parfaite liberté et de la parfaite justice. Il n’a pas considéré, à ce qu’il semble, que dans le corps politique l’effort naturel que fait sans cesse chaque individu pour améliorer son sort, est un principe de conservation capable de prévenir et de corriger, à beaucoup d’égards, les mauvais effets d’une économie partiale et même jusqu’à un certain point oppressive. Une telle économie, bien qu’elle retarde, sans contredit, plus ou moins le progrès naturel d’une nation vers la richesse et la prospérité, n’est pourtant pas toujours capable d’en arrêter totalement le cours, et encore moins de lui faire prendre une marche rétrograde. Si une nation ne pouvait prospérer sans la jouissance d’une parfaite liberté et d’une parfaite justice, il n’y a pas au monde une seule nation qui eût jamais pu prospérer. Heureusement que, dans le corps politique, la sagesse de la nature a placé une abondance de préservatifs propres à remédier à la plupart des mauvais effets de la folie et de l’injustice humaine, tout comme elle en a mis dans le corps physique pour remédier à ceux de l’intempérance et de l’oisiveté.

Néanmoins, l’erreur capitale de ce système paraît consister en ce qu’il représente la classe des artisans, manufacturiers et marchands, comme totalement stérile et non productive[1]. Les observations suivantes pourront

  1. L’origine de cette erreur est dans l’idée que Quesnay et les économistes s’étaient faite de la nature et des causes du revenu. Ils avaient remarqué que les marchands et les fabricants ne faisaient que rentrer en quelque sorte dans leurs capitaux, y compris les salaires et les bénéfices ; tandis que l’industrie des cultivateurs leur offrait les mêmes salaires et bénéfices, outre le produit additionnel ou produit net, qui constitue les profits du propriétaire. Cette circonstance a fait croire aux économistes que l’agriculture était le seul emploi réellement productif, c’est-à-dire le seul qui fournit une quantité de produits supérieure à la consommation opérée par le travail. Et c’est sur cette hypothèse qu’ils ont construit leur théorie. Mais, s’ils avaient mieux observé les circonstances qui créent, et qui en même temps limitent et déterminent ces profits, ils n’en auraient pas tiré ces conclusions. Ils auraient vu alors que le sol ne donne pas de profit ou produit net, quand les meilleures terres seules sont mises en culture ; que ce produit n’est en définitive que la conséquence du décroissement de la fertilité du sol et de l’obligation dans laquelle nous sommes de recourir à des terres d’une qualité inférieure pour obtenir les provisions de nourriture nécessaires à l’accroissement de la population ; qu’il dépend de l’étendue des terres inférieures mises en culture, qu’il augmente à mesure qu’on les cultive, et qu’il diminue à mesure qu’on les laisse en jachère.

    A. Smith n’a pas assez tenu compte de cette vérité, et c’est pour cela que sa réfutation du système des économistes est loin d’être satisfaisante. Mac Culloch.