Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/102

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les siens, et, les ayant attachés au lieu où ils devoient être, la tête et les bras vinrent incontinent se mettre en leur place, voulant avoir part au plaisir, comme les autres membres. La bouche me baisa et les bras me serrèrent étroitement, jusqu’à ce qu’une douce langueur m’eût fait quitter cet exercice.

La dame me força de me relever incontinent, et, par une ouverture d’où venoit une partie de la clarté qui étoit en l’autre, me mena par la main dans une grande salle, dont les murailles étoient enrichies de peintures qui représentoient, en diverses sortes, les yeux les plus mignards de l’amour. Vingt belles femmes, toutes nues comme nous, sortirent, les cheveux épars, d’une chambre prochaine, et s’avancèrent vers moi en faisant le colin-tampon[1] sur leurs fesses. Elles m’entourèrent, et s’en vinrent aussi frapper sur les miennes ; de sorte que, la patience m’échappant, je fus contraint de leur rendre le change. Considérant à la fin que je n’étois pas le plus fort, je me sauvai dans un cabinet que je trouvai ouvert, et dont tout le plancher étoit couvert de roses à la hauteur d’une coudée. Elles me poursuivirent jusque-là, où nous nous roulâmes l’un sur l’autre d’une étrange façon. Enfin, elles m’ensevelirent sous les fleurs, où, ne pouvant durer, je me relevai bientôt ; mais je ne trouvai plus pas une d’elles, ni dans le cabinet, ni dans la salle. Je rencontrai seulement une vieille, toute telle qu’Agathe en vérité, qui me dit : Baisez-moi, mon fils, je suis plus belle que ces effrontées que vous cherchez. Je la repoussai rudement, parce que j’étois même fâché de ce qu’une créature si laide parloit à moi. Mais, comme j’eus le dos tourné, elle me dit : Tu t’en repentiras, Francion ; alors que tu me voudras baiser, je ne voudrai pas que tu me baises. Je jetai les yeux vers le lieu où étoit celle qui parloit à moi, et aperçus, à mon grand étonnement, que ce n’étoit point une vieille, mais cette Laurette même pour qui je soupire. Pardon, ma belle, lui dis-je alors, vous vous étiez transformée, je ne vous reconnoissois point. En disant cela, je la voulus baiser, mais elle s’évanouit entre mes bras. Un ris démesuré que j’ouïs

  1. Ce mot a pris son origine du tambour des Suisses. Dict. de Leroux.