Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/111

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fût lui, je lui défendrois de venir aux plaids d’un an, car il doit être mieux instruit que tous de ce qui concerne ma charge.

Lui semblant, à entendre les paroles et à voir les mines de son juge, qu’il étoit en grande colère, il reprit son satin sous son manteau, et, lui ayant fait une humble révérence, s’en alla sans lui rien dire. La femme, qui l’avoit ouï parler d’une autre chambre, et qui ne désiroit pas laisser échapper le gain qui se présentoit, s’en vint à sa rencontre, et lui dit courtoisement : Monsieur, vous avez vu, mon mari est un peu fâcheux, il n’y falloit pas aller de la sorte que vous y avez été ; baillez-moi votre satin, je lui en ferai trouver le présent agréable. Mon père s’étoit déjà résolu de s’en faire un habit, encore que ce ne fût pas bien sa coutume de porter du noir, parce qu’il le haïssoit infiniment, étant une couleur funeste et mal plaisante, qui n’appartient qu’à des gens qu’il n’aimoit guère, comme bien contraire à son humeur martiale.

Le satin fut donc mis entre les mains de madame la baillevesse, et M. le bailli, ne sçachant pas qu’elle l’eût, se mit à la fenêtre de sa salle, et, voyant mon père passer par la cour, lui dit : Là, monsieur de La Porte, l’on vous pardonne celle-ci, pourvu que vous ne retombiez jamais en une pareille : vous laisserez ici ce que vous m’avez voulu donner ; aussi bien vous seroit-ce trop de peine de le remporter encore chez vous. Je l’ai déjà baillé à madame, ce dit mon père. Après ceci, il s’esquiva doucement, et s’en alla droit chez son procureur, qui étoit des meilleurs qui se fassent. Il lui conta tout ce qui s’étoit passé avec son juge ; et l’autre dit sincèrement : Vous ne connoissez pas l’homme, l’on le devroit plutôt appeler preneur que bailli ; car il prend bien et ne baille guère. Il vous a demandé si c’étoit de mon avis que vous lui offriez un présent, parce qu’il sçait bien que nous tous, qui connoissons son humeur, n’avons garde de conseiller à nos parties de faire comme vous : il falloit tout d’un train donner l’étoffe à sa femme, ou, pour le mieux, la lui faire tenir par un tiers, afin de cacher d’autant plus la corruption, et faire que monsieur conservât la renommée qui court de sa prud’homie.

Or, nonobstant le don que mon père avoit fait, il perdit son procès tout au long, et fallut qu’il payât les frais et les épices, qui se montoient à beaucoup ; car le bailli aimoit fort