Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/112

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les sauces de haut goût. Son adverse partie avoit sçu, du marchand qui lui avoit vendu le satin, le présent qu’il en avoit fait au juge, et, craignant que cela ne lui fit avoir gain de cause, il avoit été voir aussi le bailli, pour le solliciter ; mais, n’osant pas lui rien offrir, parce qu’il sçavoit la coutume du personnage, il s’étoit avisé d’une gentille subtilité, qui couvrait la corruption : c’est que, voyant un beau tableau dedans la salle, il dit qu’il en eût bien voulu avoir un pareil. Il est bien à votre service, répondit la dame du logis. Je vous remercie très-humblement, répliqua-t-il ; mais dites-moi ce qu’il vous coûte, je vous en donnerai tout à cette heure le même prix. Six écus, monsieur. Et vraiment en voilà trente-six que je vous baille, lui dit-il en lui mettant entre les mains une bourse. La peine que vous avez eue à l’acheter, et celle que vous aurez à vous accoutumer à ne le voir plus, mérite bien cette somme-là. La femme du bailli, qui entendoit bien à quel sujet il lui donnoit tant d’argent de son tableau, recommanda donc si bien son affaire à son mari, qu’elle lui fit gagner son procès.

Il n’y a chose si cachée au monde, qu’elle ne vienne un jour en évidence. Celle-ci fut publiée par une servante que le bailli avoit chassée après l’avoir bien battue. Pour diffamer son maître, elle ne se trouva depuis en pas un lieu où elle ne contât l’histoire, de sorte qu’il fut décrié partout

Mon père s’en alla communiquer son affaire à son avocat du parlement, pour savoir s’il seroit bien fondé en appellation. Celui-ci, qui ne dissuadoit jamais personne de chicaner, ne manqua pas à garder sa coutume, et anima mon père à relever son appel par plusieurs raisons : Vous qui êtes noble, lui disoit-il, il faut que vous montriez que vous avez du courage, et que vous ne vous laissez pas vaincre facilement ; le procès est une manière de combat où la palme est donnée à celui qui gagne, aussi bien qu’aux jeux Olympiques. Voyez-vous, qui se fait brebis, le loup le mange comme dit le proverbe ; vous avez à vivre aux champs, parmi des villageois opiniâtres qui vous dénieroient ce qui vous seroit dû, espérant de ne vous point payer, si vous vous étiez une fois laissé mener par le nez comme un buffle. Au reste, si vous plaidez en notre illustre cour, il vous adviendra des félicités incomparables ; vous serez connu de tel qui n’entendroit jamais parler de