Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/127

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gnois le plus souvent que les araignées ne fissent leurs toiles sur mes mâchoires à faute de les remuer, et d’y envoyer balayer à point nommé. Dieu sçait quelles inventions je trouvois pour dérober ce qui m’étoit besoin.

Nous étions aux noces lorsque le principal, qui étoit un assez brave homme, festoyoit quelques-uns de ses amis ; car nous allions, sur le dessert, présenter des épigrammes aux conviés, qui, pour récompense, nous donnoient tant de fruits, tant de gâteaux et de tartes, et quelquefois tant de viande, lorsqu’elle n’étoit pas encore desservie, que nous décousions la doublure de nos robes pour y fourrer tout, comme dans une besace.

Les meilleurs repas que j’aie pris chez les plus grands princes du monde ne m’ont point été si délicieux que ceux que je prenois après avoir fait cette conquête par ma poésie. Ô vous, misérables vers que j’ai faits depuis, encore ne m’avez-vous jamais fait obtenir de salaire qui valût celui-là, que je prisois autant qu’un empire !

J’étois aussi bien aise, lorsqu’aux bonnes fêtes de l’année l’avocat à qui mon père m’avoit recommandé m’envoyoit quérir pour dîner chez lui ; car, à cause de moi, l’on rehaussoit l’ordinaire de quelque pâté de godiveau que j’assaillois avec plus d’opiniâtreté qu’un roi courageux n’assiégeroit une ville rebelle. Mais, le repas fini, mon allégresse étoit bien forcée de finir aussi ; car l’on m’interrogeoit sur ma leçon, et l’on me menaçoit de mander à mon père que je n’étudiois point, si l’on voyoit que j’hésitasse quelque peu en répondant. C’est une chose apparente que, de quelque naturel que soit un enfant, il aime toujours mieux le jeu que l’étude, ainsi que je faisois en ce temps-là ; et toutefois je vous dirai bien que j’étois des plus sçavans de ma classe. Aussi, quand l’avocat le reconnoissoit, il me donnoit toujours quelque teston qu’il mettoit sur les parties qu’il faisoit pour mon père : de cet argent, au lieu d’en jouer à la paume, j’en achetois de certains livres que l’on appelle les romans, qui contenoient les prouesses des anciens chevaliers. Il y avoit quelque temps qu’un de mes compagnons m’en avoit baillé à lire un de Morgant le Géant[1], qui m’enchanta tout à fait ; car je n’avois ja-

  1. L’Histoire de Morgant le géant, lequel avec ses frères persécutoient toujours les chrétiens ; traduite de l’italien de Louis Pulci. Paris, Alain Lotrian ; in-4°, goth