Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/128

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mais rien lu que les épitres familières de Cicéron et les comédies de Térence. L’on m’enseigna un libraire du pont Neuf qui vendoit plusieurs histoires fabuleuses de la même sorte ; et c’étoit là que je portois ma pécune. Mais je vous assure que ma chalandise étoit bonne ; car j’avois si peur de ne voir jamais entre mes mains ce que je brûlois d’acheter, que j’en donnois tout ce que le marchand en demandoit, sçachant bien à qui il avoit affaire. Je vous jure, monsieur, que je désire presque d’être aussi ignorant à cette heure qu’en ce temps-là ; car je goûterois encore beaucoup de plaisir, en lisant de tel fatras de livres, au lieu que maintenant il faut que je cherche ailleurs de la récréation, ne trouvant pas un auteur qui me plaise, si je ne veux tolérer ses fautes ; car, pour n’en mentir point, je sçais bien où sont tous les livres, mais je ne sçais pas où sont les bons : une autre fois je traiterai de ce paradoxe, et je vous prouverai qu’il n’y en a point du tout, et qu’à chacun il y a de très-grands vices à reprendre ; mais sçachez que j’excepte les livres que notre religion honore.

C’étoit donc mon passe-temps que de lire des chevaleries ; et il faut que je vous dise que cela m’époinçonnoit le courage, et me donnoit des désirs nonpareils d’aller chercher les aventures par le monde ; car il me sembloit qu’il me seroit aussi facile de couper un homme d’un seul coup par la moitié qu’une pomme. J’étois au souverain degré des contentemens quand je voyois faire un chaplis[1] horrible de géans, déchiquetés menu comme chair à pâté. Le sang qui ruisseloit de leurs corps à grand randon[2] faisoit un fleuve d’eau de rose où je me baignois fort délicieusement ; et quelquefois il me venoit en l’imagination que j’étois le même damoisel, qui baisoit une gorgiade[3] infante qui avoit les yeux verts comme un faucon. Je vous veux parler en termes puisés de ces véritables chroniques. Bref, je n’avois plus en l’esprit que rencontres, que châteaux, que vergers, qu’enchantemens, que délices et qu’amourettes ; et, lorsque je me représentois que

  1. Massacre.
  2. À flots.
  3. Pour gorgiase, — vieux mot qui signifioit autrefois une personne grasse et de belle taille, qui avait une belle gorge, une belle représentation. Dict. de Trévoux.