Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/138

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LIVRE QUATRIÈME


Demain, je verrai ce portrait tout à loisir à la clarté du jour, dit Francion ; mais, pour maintenant, il faut que je m’acquitte de ce que je vous dois, et qu’au lieu de tous conter mes aventures courtisanes je vous conte mes aventures scolastiques. Figurez-vous donc de voir entrer Francion en classe, le caleçon passant hors de son haut-de-chausse jusques à ses souliers, la robe mise tout de travers, et le portefeuille dessous le bras, tâchant de donner une chiquenaude à l’un et une nasarde à l’autre. Toujours j’avois un roman caché dessus moi, que je lisois en mettant mes autres livres au-devant, de peur que le régent ne l’aperçût. Le courage m’étant alors crû de beaucoup, je soupirois en moi-même de ce que je n’avois encore fait aucun exploit de guerre, bien que je fusse à l’âge où les chevaliers errans avoient déjà défait une infinité de leurs ennemis, et je ne sçaurois vous exprimer le regret que j’avois de voir que mon pouvoir ne répondoit pas à ma volonté.

Ne vous étonnez point si j’aimois mieux lire que d’écouter mon régent ; car c’étoit le plus grand âne qui jamais monta en chaire. Il ne nous contoit que des sornettes, et nous faisoit employer notre temps en beaucoup de choses inutiles, nous commandant d’apprendre mille grimauderies les plus pédantesques du monde. Nous disputions fort et ferme pour les places, et nous nous demandions des questions l’un à l’autre ; mais quelles questions pensez-vous ? Quelle est l’étymologie de Luna ? et il falloit répondre que ce mot se dit ; Quasi luce lucens aliena ; comme qui diroit, en françois, que chemise se dit quasi sur chair mise. N’est-ce pas là une belle doctrine pour abreuver un jeune âne ? Cependant nous pas-