Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/154

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dit : Là, là, vous êtes trop vilain aussi ; ce qu’elle a dit, ce n’est pas par malicité, ce n’est que par méprenture. Une autre fois elle ne vous, surfera pas tant ; donnez-m’en douze sols. Notre cuistre vint, qui lui en donna dix, dont il se contenta ; et, après cette belle aventure, nous nous en retournâmes au collége avec notre achat.

Après que j’eus bien fait rire la compagnie de ce petit conte, que je rapportai fidèlement, chacun se mit à table pour le souper, et n’y eut que les dames qui avoient assisté à la collation qui ne mangèrent point. Quant à Hortensius, il ne laissa pas enrouiller ses dents. Oh ! qu’il lui faisoit bon voir ronger artificieusement une cuisse de poulet, en tournant la tête du côté de Fremonde, et retournant les yeux sens dessus dessous, pour lui jeter des regards amoureux ; mais c’étoit une chose bien plus belle de voir comme j’étois derrière la même Fremonde, pour avoir d’elle les morceaux qui me plaisoient bien plus que ma portion ordinaire. Le souper fini, l’on fit jouer au vielleux toutes sortes de danses, et les jeunes hommes qui étoient là montrèrent la disposition de leurs corps au son de cet agréable instrument. Enfin, étant lassés de cet exercice, ils mirent en avant quelques petits jeux, où les dames prirent assez de plaisir. En après ils firent tant de folies, et si différentes, qu’il m’est impossible de vous les réciter : je vous dirai seulement qu’en vérité ils jouèrent fort bien à remue-ménage, car il n’y eut livre dans l’étude qu’ils ne jetassent par terre en bouffonnant ; et même ils ne pardonnèrent pas au linge sale, qui étoit sur le plancher en un coin, selon la propreté des colléges. Chacun en prit sa pièce, et, la mettant en un toupillon, la darda à la tête de Hortensius, qui demandoit si l’on vouloit jouer à la mouche[1], et se défendoit au moins mal qu’il pouvoit. Ensuite de ceci, l’on lui dit que tout résolument il falloit qu’il dansât au son de la vielle avec Fremonde, et qu’il ne lui avoit point montré encore ce qu’il sçavoit faire. Il s’accordoit bien à cela ; néanmoins il ne vouloit point quitter sa soutane, non pas qu’il craignît que l’on la lui dérobât, comme un

  1. Ce jeu était ainsi nommé parce que celui des joueurs que le sort avait désigné pour ce rôle était chassé comme on chasse une mouche.