Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/155

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fort brave homme que je connois, qui danse toujours avec son manteau de peur qu’il ne s’égare, mais parce qu’il avoit peur que l’on ne vît que son pourpoint étoit privé de deux ou trois de ses basques, et déchiré en plusieurs lieux, dont quelques-uns étoient rapetassés avec des étoffes d’une autre couleur : quelque résistance qu’il fît, il fallut qu’il quittât la vénérable couverture de sa pauvreté. Ce ne fut pas un maigre passe-temps de lui voir faire des fleurons, des passages et des caprioles, qui étoient, je pense, les mêmes que Socrate eut la curiosité d’apprendre un peu auparavant sa mort. Cependant l’un des jeunes hommes vêtit sa soutane, et commença à se carrer avec. Hortensius, le voyant, lui assura qu’en cet habit il étoit du tout semblable au principal du collège ; et là-dessus un autre lui demanda quel personnage c’étoit que ce principal. Je vous dirois qu’il est de mérite, s’il ne me louoit point ses chambres trop cher, répondit-il ; et en après il en dit quelque mal, comme il étoit d’un esprit médisant, spécialement contre ceux qui tiroient la moelle de sa bourse.

Sur ce propos, il prit une basse de viole sur le ciel de son lit, et, s’imaginant d’en savoir bien jouer, il en voulut charmer sa maîtresse : de fortune le vielleux sçavoit le même air, qu’il commença à ronfler, et Hortensius, s’étant accordé avec lui, à son avis, dit à la compagnie : Il faut que vous dansiez tout à cette heure un ballet au son de nos lyres. Quels personnages représenterons-nous ? dit Fremonde. Que monsieur, qui a déjà ma soutane, représente le principal de céans, répondit Hortensius, et que vous et tout le reste de la compagnie, prenant les robes de chambre de mes enfans, fassiez les personnages des écoliers. Tenez, monsieur le principal, prenez ces verges qui sont attachées à ma natte, vous en fouetterez les compagnons à la cadence. La troupe, étant sortie de sa chambre, pour s’aller déguiser en une autre proche, considéra qu’il étoit fort tard, et se délibéra de s’en aller sans lui dire adieu, le laissant racler tout son saoul. J’allai quérir les manteaux des hommes et les manchons des femmes dessus son lit, lui faisant accroire qu’ils s’en vouloient servir pour se mieux déguiser, et, leur ayant tout apporté ; je les fis sortir par la porte de derrière, dont le cuistre, qui étoit allé autre part, m’avoit laissé les clefs ; puis je