Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/188

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chose, ils s’alloient tous amuser à faire des épîtres, s’imaginant d’acquérir de la gloire par ce moyen, et avoient si peur que l’on se doutât de leurs sottises, qu’ils faisoient imprimer jusqu’aux plus particulières choses qui se passoient entre eux et leurs amis : aussi leur disois-je par raillerie que j’étois d’avis que l’un s’en allât en Italie, l’autre en Allemagne, et l’autre en Turquie, afin qu’ils eussent de la matière pour nous faire de beaux gros volumes de lettres. Et, comme j’eus remarqué dans un livre, qui en étoit tout plein, qu’au commencement et à la fin de chacune, il y avoit de longues répétitions de qualités, je dis au libraire que, pour rendre les choses plus véritables et n’y rien oublier, l’auteur y devoit aussi faire mettre les adresses des rues et des enseignes, et ce qui avoit été mis pour le port, parce qu’il eût amassé toutes ces petites sommes ensemble, et en eût fait une bien grosse, laquelle il eût demandée pour le prix de son livre, et se fût ainsi remboursé tout d’un coup de beaucoup de ports de lettres, s’il est ainsi qu’il les eût payées, outre l’argent qu’il avoit baillé de la copie. Cette invention lui sembloit fort lucrative, et je vous jure qu’il ne tenoit pas à lui qu’il ne la mît en effet. Mais, pour revenir à mon conte, il faut que vous sçachiez que, comme sa boutique étoit le bureau où se trouvoient toutes les lettres nouvelles de ces petits messieurs, qui croyoient avoir crocheté la serrure du trésor de bien dire, tous ceux qui étoient là s’étoient transportés exprès et de cheval pour voir celle dont je vous ai parlé.

Enfin, après plusieurs entretiens de ces petits épistolaires, on lut alors, non pas cette lettre, mais cette merveille, qui étoit la plus extravagante et la plus impertinente que l’on puisse trouver. Celui qui la lisoit proféroit les mots avec un ton de comédie, et il sembloit qu’il mordit à la grappe. Les auditeurs étoient à l’entour, qui allongeoient un col de grue les uns par-dessus les autres ; et, à tous coups, avec une stupéfaction et un ravissement intrinsèque, rouloient les yeux en la tête comme un mouton qui est en colère ; et le plus apparent d’eux, à chaque période, disoit d’un ton admiratif : Que voilà qui est bien ! Aussitôt un autre redisoit la même parole, et puis un autre, jusques à moi, qui étois contraint de faire le même, autant par moquerie que par complaisance ; si bien que, n’entendant presque dire autre