Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/20

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voit les actions mises par écrit, au lieu que, dans les comédies, il n’y a que les paroles, à cause que les acteurs représentoient tout cela sur le théâtre. Puisque l’on a fait ceci principalement pour la lecture, il a fallu décrire tous les accidens, et, au lieu d’une simple comédie, il s’en est fait une histoire comique que vous allez maintenant voir.

La nuit étoit déjà fort avancée, lorsqu’un certain vieillard, qui s’appeloit Valentin, sortit d’un château de Bourgogne avec une robe de chambre sur le dos, un bonnet rouge en tête et un gros paquet sous le bras. Que si, contre sa coutume, il n’avoit point ses lunettes, qu’il portoit, toujours à son nez ou à sa ceinture, c’est qu’il alloit s’employer à une chose où il ne désiroit rien voir, de même qu’il ne vouloit pas être vu de personne. S’il eût fait clair, il eût même eu peur de son ombre ; si bien que, ne cherchant que la solitude, il commanda à ceux qui étoient demeurés dedans le château qu’ils haussassent le pont-levis ; en quoi ils lui obéirent, comme en étant le concierge pour un grand seigneur auquel il appartenoit. Après s’être déchargé de ce qu’il portoit, il se mit à se promener aux environs, aussi doucement que s’il lui eût fallu marcher dessus des œufs sans les casser ; et, comme il lui sembla que tout le monde étoit en repos, jusqu’aux crapauds et aux grenouilles, il descendit dedans le fossé pour y faire en secret quelque chose qu’il avoit délibéré. Il y avoit fait mettre le soir de devant une cuve de la grandeur qu’il la faut à un homme qui se veut baigner. Dès qu’il en fut proche, il ôta tous ses habits, hormis son pourpoint, et, ayant retroussé sa chemise, se mit dedans l’eau jusqu’au nombril ; puis il en ressortit incontinent, et, ayant battu un fusil[1], il alluma une petite bougie, avec laquelle il alla par trois fois autour de la cuve, puis il la jeta dedans, où elle s’éteignit. Il y jeta encore quantité de certaine poudre qu’il tira d’un papier, ayant en la bouche beaucoup de mots barbares et étranges qu’il ne prononçoit pas entièrement, parce qu’il marmottoit comme un vieux singe fâché, étant déjà tout transi de froid, encore que l’été fût prêt à venir. Ensuite de ce mystère, il commença de se baigner et fut soigneux de se laver par tout le corps sans en rien excepter. Après être sorti de la cuve, il s’essuya et se

  1. Briquet