Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/202

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Géropole dit cela si plaisamment, que tous ceux qui étoient là se prirent à rire ; et, voyant le peu de compte qu’il faisoit de l’avocat, il vint une foule pareille aux flots de la mer quand elle est courroucée, qui le repoussa bien loin de là avec toute sa famille, si bien qu’il se plaignit inutilement de la discourtoisie que l’on faisoit paraître envers lui. Je me poussai parmi les autres, et n’eus garde de l’aller aborder, ne me voulant amuser à rien, et ayant peur que les courtisans, me voyant être de sa connoissance, ne se moquassent aussi de moi. Mais je sçus depuis qu’ayant reçu cet affront les pages et les laquais vinrent à lui et en jouèrent à la pelote ; de sorte qu’étant jeté d’un côté et d’autre, il tomba dedans les boues, et l’on dit que la peluche de son manteau fut aussi crottée que le poil d’un barbet qui auroit été quinze jours à chercher son maître. Pour la maîtresse et la nourrice, elles se sauvèrent avec leurs enfans, parce qu’encore la barbarie n’étoit-elle pas si grande, que l’on voulût faire du mal aux femmes ; et il n’y eut aussi perssonne qui eût envie de les enlever, car elles étoient si laides, qu’il n’y avoit point de presse à se charger d’une si vile marchandise. Mais, quoi que ce soit, ni le mari ni la femme n’ont jamais eu envie depuis de retourner au ballet du roi.

Comment est-ce que l’on eût laissé aller ce pauvre jurisconsulte avec sa soutane, sans lui faire toutes ces indignités, vu que tous ceux que les pages rencontroient habillés en hommes de ville, ils leur faisoient souffrir mille persécutions. Je sçais bien même un seigneur assez qualifié qui, étant vêtu de deuil, et n’étant pas reconnu pour ce qu’il étoit, fut pris pour un bourgeois et fut bien malmené auparavant que ses gens le délivrassent. Pour moi, je me fourrai subtilement parmi les autres, et fis tant que je m’approchai de Géropole, auquel ayant montré que je portois des vers pour le ballet, il me laissa entrer sans difficulté. Ainsi plusieurs autres entroient, étant de la connoissance des baladins : les uns, portant en leurs mains un masque, les autres, un bonnet à l’antique, et les autres, quelque robe de gaze ; et il ne leur étoit point fâcheux de faire l’office de valet, pourvu que l’on leur ouvrît librement.

Quand je fus entré avec toute cette bande, ce ne fut pas encore la fin de mes peines ; il me fallut passer tant de por-