Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/204

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mencé. Quand j’y fus, je ne cherchai point d’autre siège que mes papiers, compagnons fidèles ; et, comme je m’étois planté là, les violons vinrent. Ils tenoient chacun leur tablature, et, n’ayant point de pupitre, ils crurent que j’étois là pour leur en servir. L’un ôta une épingle de sa fraise, l’autre de sa manchette, et puis ils s’en vinrent tous attacher leurs papiers à mon manteau. J’en avois dessus le dos, j’en avois dessus les bras ; ils en mirent même au cordon de mon chapeau, et encore cela n’eût été rien, si un plus impudent que les autres ne fût point venu pour m’en mettre aussi au devant. Je lui dis que je ne le souffrirois pas, et que cela m’incommoderoit ; mais il m’adoucit, me représentant qu’en ce lieu-là il se falloit aider les uns les autres. J’avois si peur qu’on ne me chassât ou qu’on ne me battît, que je fus patient jusques à ce point que de lui dire qu’il m’attachât donc sa tablature où il voudroit. Il me la vint mettre à la bouche pour l’y pendre, et je serrai fort bien les dents et les lèvres pour retenir ce que l’on me donnoit, comme un barbet qui sert et qui rapporte tout ce que l’on lui jette. Les violons s’accordoient déjà à l’entour de moi, quand Géropole, m’apercevant, se souvint que j’étois un des poëtes du ballet, et m’appela pour aller distribuer mes vers de même que les autres. Eh ! monsieur, lui dis-je, comment voulez-vous que j’aille à vous ? Vous voyez comme je suis fait : je suis tout entouré de musique En ouvrant la bouche pour dire ces paroles, le papier tomba, ce qui fit bien rire Géropole ; et, pour avoir plus de plaisir, il me repartit : Ne laissez pas de venir ; dépêchez-vous ; la reine vous demande ; elle veut voir les vers que vous avez faits pour elle. Je fus si pressé de partir, dès que j’eus ouï ceci, que, sans songer que j’avois plus d’affiches à l’entour de moi que le coin d’une rue, et sans prendre le soin de les détacher, je commençai de descendre légèrement de l’échafaud. Alors vous eussiez vu tous les violons tâcher d’atteindre à moi, l’un avec la main, l’autre avec le bout du manche de sa basse, et la plupart avec leur archet, afin de ravoir leur musique. Pour vous représenter leurs diverses postures, imaginez-vous de voir ces preneurs de lune qui sont en l’almanach de l’année passée, où les uns tâchent de l’attraper avec des échelles, qui s’allongent et s’accourcissent comme l’on veut, et les autres avec des crochets, des tenailles et