Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/205

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des pincettes. Les disciples de Bocan[1] reprirent donc toute leur tablature moitié déchirée, et, sur l’auspice de Géropole, je m’en allai offrir mes vers à la reine, et puis j’en jetai parmi la salle. Je crois que ceux qui étoient payés pour en faire me virent d’un très-mauvais œil ; mais ils ne pouvoient pas craindre que l’on leur ôtât leur pension pour me la bailler, car je n’étois pas assez bien vêtu pour faire croire qu’il y eût quelque bonne partie en moi.

Je ne m’amuserai point à vous décrire les entrées du ballet ; je vous dirai seulement que je vis là une image des merveilles que j’avois pris tant plaisir à lire dedans les romans. Je vis marcher des rochers, je vis le ciel, le soleil et tous les astres paroître dans une salle, et des chariots aller par l’air ; j’ouïs des musiques aussi douces que celles des Champs-Élysées ; et, en effet, je croyois qu’Argande la déconnue eût ramené ses enchantemens au monde. Ce fut là aussi le seul bien qui m’advint pour avoir veillé les nuits en faisant mes vers ; car de profit ni d’honneur il n’en faut point espérer par un tel moyen. Toutefois j’eus encore mes livres en la tête, et m’imaginai que, si je dédiois à quelque seigneur une certaine histoire que j’avois fait mettre depuis peu sous presse, cela serviroit à mon avancement. Entre tous ceux de la cour j’en choisis un duquel, à mon avis, je pouvois beaucoup espérer de faveur, et m’acquis la connoissance d’un gentilhomme qui le gouvernoit. J’espérai de lui toute sorte d’assistance, et lui contai en bref les services que j’étois capable de rendre à Philémon, qui étoit le seigneur que je désirois connoître. Je lui disois que je jouois du luth, et que je sçavois des chansons nonpareilles ; qu’outre cela je faisois des contes les plus gais du monde, et que j’étois capable de faire rire Héraclite : aussi voyoit-il bien des preuves de tout ceci ; mais cela ne fit que lui ôter l’envie de me faire voir à Philémon. Il

  1. Jacques Cordier, dit Bocan, musicien renommé et maître à danser de femmes. Saint-Amant l’a célébré dans une épigramme :
    Thibaut se dit estre Mercure,
    Et l’orgueilleux Colin nous jure
    Qu’il est aussi bien Apollon
    Que Boccan est bon violon.